Les dents de la mère

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Les dents de la mère

Pascal Patry astrologue et thérapeute à Strasbourg 67000
Publié par Pascal Patry dans Psychothérapie · 3 Août 2022
Tags: Lesdentsdelamère
Les dents de la mère

Dans son article « Qui suis-je que j’aime ? » [1], Rosemary Gordon, citant Robert Hobson, écrit :

« il émet l’idée que c’est le but idéal de la psychothérapie que d’entrer en communication avec ce noyau de solitude d’un être, sans pour autant altérer la capacité créatrice attachée à cette solitude. » [2]

Puis elle poursuit :

« Alors qui est ce “soi-même” dont le noyau est la solitude, ce soi-même qu’on doit pouvoir aimer avant de pouvoir aimer les autres ? Ce soi-même qui peut donner le jour à une idée, un chapitre, une œuvre d’art, une relation d’amour ? »

Nous abordons, par ces quelques phrases, ce qui me paraît être l’essentiel de notre pratique analytique. J’ai eu l’occasion de développer cette idée dans un article où je soulignais l’importance capitale d’un narcisme [3] générateur de créativité et d’amour s’opposant radicalement à la pathologie du narcissisme. [4]

Dans notre pratique quotidienne, nous découvrons que souvent l’enfant a été soumis à la tyrannie de la “transparence” ; combien il a été exproprié du plus intime de son être par l’injonction du “devoir tout dire” et que même le non-dit était entendu par le “petit doigt de sa mère”. Après cette expropriation par les parents, ne nous étonnons pas que certains patients manifestent parfois une résistance à l’endroit de l’analyste qui lui demande de “Tout dire”. Par excès de zèle l’analyste risque fort d’aboutir à une seconde expropriation issue de la théorie analytique.

Un patient me disait un jour, après trois mois de silence total :

« Je suis rassuré, vous ne voulez pas me vider. J’ai passé toute mon enfance avec une mère qui exigeait de moi que je lui dise tout et qui me disait que rien ne pouvait lui être caché, car mon nez disait ce que je ne voulais pas dire. Ajoutez à cela qu’elle me faisait prendre une purge toutes les semaines “pour me nettoyer” et ainsi j’étais vidé par les deux bouts. »

J’avais compris que quelque chose de cet ordre se vivait dans le transfert pendant cette longue période de silence ; j’avais donc respecté le désir de non-communication de cet enfant dans l’homme adulte.

Je n’ai pas la prétention de mettre en question toute la valeur thérapeutique de la “cure de parole” ; mais tout en reconnaissant la nécessité de la symbolisation des affects par le langage, je veux seulement souligner toute l’importance de l’écoute du silence. Non pas le silence “résistance” au processus analytique, mais le silence “défense” du noyau le plus intime de notre être.

« Le fait demeure que l’expérience primordiale se produit dans la solitude » écrit Michel Fordham.

En lisant, chez Winnicott un chapitre sur la commu­nication, j’avais été très intéressé d’y trouver ce qui suit :
« Alors que, sans partir d’un point donné, je préparais cet article pour une Société étrangère, j’en suis rapidement venu, à ma grande surprise, à revendiquer le droit de ne pas communiquer. C’était une protestation sortie du tréfonds de moi-même contre le fantasme angoissant d’être exploité à l’infini. Dans un autre langage, ce serait le fantasme angoissant d’être mangé ou avalé. Dans celui de cet article, c’est le fantasme d’être découvert. » [5]

« Au cœur de chaque personne se trouve un élément de non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse. »

« Nous devons nous poser cette question : notre technique permet-elle au patient de nous communiquer qu’il ou elle ne communique pas ? Pour que cela se produise, nous devons être prêts en tant qu’analystes à comprendre le signal : « Je ne communique pas » et être capable de le distinguer du signal de détresse qui est associé à un échec de la communication. Cela rejoint l’idée d’être seul en présence de quelqu’un, ce qui est tout d’abord un événement naturel dans la vie de l’enfant… »

Une analysante, associant à partir d’un rêve de vieille maison, me disait :

« J’aime les vieilles maisons avec des recoins, je m’y sens en sécurité.

Ma mère a toujours fouillé tous mes papiers, toutes mes affaires. Elle me disait « Je sais ce que veut dire ta bouche et que tu ne me dis pas, tu n’as pas de secret pour moi ; après tout tu m’appartiens. »

Je n'avais aucun requin (recoin) à moi, pour ma mère.

Elle ne m'a pas laissé un espace pour moi. »

Lapsus significatif du processus primaire où s’opère le renversement - dévorer - être dévorée - qui informe, dans le transfert, sur la peur et la haine de la patiente vis-à-vis de sa “mère-analyste”.

À partir de cette hantise de se faire dévorer psychi­quement « vider de son intérieur » me disait-elle, s’était établi un processus d’échec permanent qui se traduisait par :

« Je me suis fait mettre dehors de partout où je suis passée : du lycée, des groupes d’amis, de mes emplois successifs. »

Mais remarquons que chaque fois les relations étaient bonnes au début ; que cette femme donnait toutes satis­factions par son travail et qu’elle était appréciée par ses amis et employeurs. C’est précisément là que se jouait le drame chaque fois renouvelé.

Ayant entendu, tout au long des séances, revenir le thème « d’être mise dehors », nous sommes arrivés peu à peu, à partir de multiples recoupements à comprendre :

1°) que lorsqu’elle était appréciée elle risquait d’être aimée et que selon son équation inconsciente amour - dévoration, elle se voyait contrainte de « se mettre dehors ».

2°) qu’« être mise dehors » ou « se mettre dehors », c’était un passage à l’acte par manque d’élaboration qui aurait permis la symbolisation par le langage.

Elle employait fréquemment l’expression argotique « Je me suis fait vider de mon travail » et curieusement nous remarquons que l’argot vient confirmer notre thèse, car « se faire mettre dehors », c’est bien « se faire vider » dans la perspective de l’enfant qui doit tout dire à sa mère.

Elle me disait un jour :

« Lorsque je parle avec d’autres personnes, dès que j’aborde une idée personnelle, ne serait-ce que mon opinion sur un film, cela devient impossible, je me sens en danger de me montrer “au-dehors” comme un gant de caoutchouc qui se retourne en le quittant. Dire ce qui est en moi est dangereux, alors je me mets “en dehors du groupe”.

Winnicott insiste sur la nécessité de préserver ce qu’il appelle “le noyau de la personnalité” ; il écrit :

« Je pense que ce noyau ne communique jamais avec le monde des objets perçus et que l’individu sait qu’il ne doit jamais entrer en communication et qu’il ne doit pas être influencé par la réalité extérieure…

Au cœur de chaque personne se trouve un élément de non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse… : le self central qui ne communique pas, qui est pour toujours silencieux. Dans ce cas, la communication n’est pas non-verbale. Telle une harmonie céleste, elle est absolument personnelle. Elle appartient au fait d’être vie, et c’est de là que, pour l’individu en bonne santé, la communi­cation naît tout naturellement.

En fin d’une longue analyse, un patient me disait un jour :

« Enfant, j’étais maigre et cela m’était insupportable, j’avais peur que l’on voit mes os, mon intérieur, j’avais peur d’être transparent.

Je n’ai commencé à me laisser aller en analyse que du jour où j’ai compris que l’analyste ne cherchait pas à me deviner, ni à voir au plus profond de moi-même. J’ai compris que je pouvais avoir un vrai secret à moi, car avoir un secret en analyse c’est avoir un intérieur en sachant que l’on peut tout dire ; ailleurs, lorsqu’on ne peut pas tout dire, il n’y a que des cachotteries.

Avoir un vrai secret, c’est comme le germe caché dans la graine, c’est là qu’il y a toute la force de transformation. C’est comme s’il y avait en moi quelque chose d’irréductible, un noyau contre lequel l’analyste ne peut rien. Si cela n’avait pas été comme ça, j’aurais été transparent. Ce noyau, c’est le métal précieux, l’or. C’est là qu’il y a le germe de mon possible.

Cela me fait du bien d’avoir découvert cela.

Que l’analyse me révèle des sentiments négatifs, cela ne me fait pas plaisir, mais c’est vivable. Mais si on cherche à me violer au plus profond de mon être alors je meurs.

Celui qui a voulu avoir le secret de la poule aux œufs d’or a tué la poule. »

Pour conclure, je vous invite à écouter Khalil Gibran, qui nous murmure :

« Tout ce qui vit, est conçu dans la brume et non dans le cristal.
Et qui sait si le cristal n’est pas une brume en déclin ? »

« Ces choses il les exprima en paroles. Mais beaucoup demeurèrent en son cœur, inexprimées. Car lui-même ne pouvait révéler son plus profond secret. »

« Car ce qui est infini en vous habite le château du ciel, dont la porte est la brume du matin, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de la nuit. » [7]

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Source : Ballade pour un jeune thérapeute - Paul Montangérand - Ancien Président de la société de psychanalyse et de psychothérapie de Genève.

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Notes :

[1] - Rosemary GORDON - Cahiers de Psychologie Jungienne n° 22 p. 26
[2] - Robert HOBSON - « Loneliness » Journal of Analytical Psychologie 19,1.1974
[3] - NARCISME - concept forgé par Ch. Baudouin, que je reprends en lui donnant une acception particulière.
[4] - Paul MONTANGERAND - « Narcisme de Jacob dans son combat avec l’Ange » 1978
[5] - WINNICOTT - « Processus de maturation chez l'enfant ». p. 151. (Petite Bibliothèque Payot)
[6] - WINNICOTT - ibid. p. 166, p. 168.
[7] - Khalil GIBRAN - « Le Prophète » p. 91,11 » 34. (Casterman)




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Pascal Patry
Praticien en psychothérapie
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