L’écoute analytique

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L’écoute analytique

Pascal Patry astrologue et thérapeute à Strasbourg 67000
Publié par Pascal Patry dans Psychothérapie · 4 Août 2022
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L’écoute analytique

« L'oubli du lever du soleil. Le contour des formes qui se profilent. La naissance d'un monde. Et non encore sa prise dans un horizon déterminé, un cercle qui le voue à se répéter sans cesse selon des propriétés déjà définies. Des pôles déterminés sans retour.

Le soleil levant - les rayons qui touchent les choses, et les effleurent de partout, les découvrent peu à peu de leur enveloppe de brume. Ce dévoilement de la beauté matinale recommence tous les jours. Mais l'homme a oublié l'émergence de la lumière. Il vit en plein jour, où il ne voit rien. »

Luce Irigaray

Nous allons aborder le thème de l’écoute de l’analysant, mais en avant-propos il n’est pas inutile de rappeler que le patient en analyse, pas plus qu’ailleurs, ne retrouve la mémoire de son passé tel qu’il s’est déroulé, mais un passé reconstruit, tel un “roman” se mettant à la place des événements réels. Dans cette mesure nous pouvons dire que chacun de nous est un romancier écrivant sa propre histoire à partir d’événements, extérieurs ou intérieurs, dans la plus parfaite subjectivité. Heureusement pour nous, l’homme n’est pas un magnétophone qui restituerait tels quels les enregistrements du passé. Il y a une traduction du vécu objectif d’autrefois en un “roman” subjectif qui constitue la vérité d’aujourd’hui. Le sujet réécrit son histoire à travers le “prisme transformant” de sa person­nalité. En particulier le passé prégénital est transformé parla castration symbolique que l'enfant aborde au moment de l’Œdipe.

Freud écrit : « Les états primitifs peuvent toujours être réinstaurés. Le psychisme primitif est, au sens plein, impérissable ». [1] Mais ce « psychisme primitif impérissable » n'est plus accessible directement car le passage par la castration le réorganise. Le “roman” est restructuré, réécrit en fonction de cet événement capital dans la vie du sujet. L’analyse n'est pas, comme on pourrait le croire, la levée de “l’amnésie infantile”, mais la découverte des stratifications constituées dans le psychisme de l'enfant.

Cela doit nous inviter à beaucoup de modestie quant à notre possibilité (impossibilité) de retrouver un événement du passé dans sa pureté première. Notre écoute doit être portée ailleurs, c'est-à-dire sur ce qui se dit discrètement du désir inconscient. L'écoute analytique ne cherche pas à “comprendre”, elle entend au-delà ou en-deçà de la signification des paroles prononcées, la manifestation de l'ordre libidinal sous-jacent.

Pointons au passage la dérision de l'interprétation théorique que le patient connaît généralement avant de venir en analyse.

Dans le chapitre VII de la “Traumdentung”, puis dans “Conseils aux médecins pour le traitement analytique”, Freud a décrit la pensée psychanalytique par l'expression imagée de “l'attention également flottante” qui inclut, à mon avis : la pensée et l'écoute déterminant la position de l'analyste dans son mode d'intervention.

L'analyste est-il asservi à une recherche de causalité ou accepte-t-il le risque de l'inconnu ? S'il cherche à “com­prendre” afin d'endiguer son angoisse par une construction théorique préétablie, il n'entendra que ce qu'il sait, passant ainsi à côté de ce qui fait l'originalité du travail analytique.

Le patient est, le plus souvent, en quête d'une cause intelligible et objectivable, mais lorsque cette préoccupation causale devient symptomatique en son excès, nous sommes en présence d'une réaction thérapeutique négative annulant le processus analytique. Si l'analyste n'y prend pas garde, s’il n'est pas à l'écoute du discours latent, la théorie prend alors un statut opératoire visant à nier le hasard dans une compulsion de répétition. À notre époque de vulgarisation des théories analytiques, il n’est pas rare d’entendre des patients un discours transformant l’analyse en une gymnas­tique intellectuelle. C’est alors qu’il faut à l’analyste une capacité d’écoute qui, tout en ne se lassant pas du discours manifeste, se sensibilise à un repérage d’indices de ce qui ne se dit pas directement. C’est là que nous devons être attentifs à ne pas nous laisser entraîner dans un contre-transfert négateur que nous pouvons classer en deux types de réactions :

1) la mise à distance du discours du patient par une écoute qui s’évade.

2) tomber dans le piège qui est tendu à notre narcis­sisme, c’est-à-dire être celui qui sait et qui en donne les preuves.

Roustang écrit :

« Donc, chaque fois qu’un psychanalyste ou un théoricien fait croire qu’il sait (et non pas laisse croire, pour commencer le travail), chaque fois qu’il prétend détenir le secret qui donnera l’intelligence et la vie, toute la psycha­nalyse bascule dans la religion et c’en est fini de la possibilité de découvrir : l’obscurantisme reprend ses droits. Ce n’est pas la psychanalyse qui se transmet, mais un savoir et une foi qui sont communiqués » [2].

« Le psychanalyste est un solitaire qui ne peut s’appuyer sur nul autre, en pratique comme en théorie, parce que le transfert fait de lui, non pas le représentant d’une valeur, fût-elle celle de la théorie analytique, non pas le garant d’une vérité, mais l’auditeur de l’inaudible, celui qui risque le langage même dans la déparole de l’analysant » [3].

L’analyste qui serait prisonnier d’une théorie ne pourrait plus être à l’écoute de l’inconscient, il entraînerait le patient dans son processus personnel de croyance, la théorie est un outil et non un maître. L’analyste n’occupe pas une position de maîtrise, l’enseignant c’est le patient, disait Winnicott.

Le contre-transfert négateur de l’analyste théoricien ou mythologue usurpe la parole du patient au profit d’une pseudo-culture de pacotille où le patient voit plaquer sur lui une grille où tout entrera dans quelques stéréotypes.
L’analyste ne doit pas se manifester là où l’attend le patient, et encore moins là où il attend le patient. Sa tâche sera achevée quand « Celui ou celle qui craignait la séparation, synonyme de l’abandon, est capable désormais de supporter la certitude que nulle parole, fût-ce celle formulée par l’analyste ne viendra comprendre dans sa totalité ce qu’il ou elle est, ce qu'il ou elle croit être devenu. Il y aura toujours un reste et il n’y a pas à attendre de l’autre une quelconque révélation » [4].

Nous allons maintenant, par quelques exemples, illustrer certaines formes de contre-transfert négateur.

Freud nous recommande “l’attention flottante” pour échapper au danger de l’attention dirigée qui oriente vers une écoute sélective ; il n’a cependant pas toujours échappé à l’emprise du contre-transfert négateur [5].

Avec “l’homme aux loups”, Freud veut des ar­guments pour étayer sa théorie de la “scène primitive”, l’échéance approche et ses observations, il les fait « sous l’impitoyable pression » d’une date fixée. Il lui faut obtenir de son patient une preuve supplémentaire de l’existence d’un noyau de réalité autour duquel s’ordonne la névrose. Ajoutons que dans son conflit avec Jung, le cas de “l’homme aux loups” doit lui permettre de démontrer l’importance irrécusable du facteur infantile : « Voilà pourquoi j’ai justement choisi ce cas pour le rapporter » [6], nous dit-il. Il trouve donc ce qu’il veut trouver, puis il tente de se rassurer sous forme d’une dénégation : « que les lecteurs soient bien persuadés que le cours de l’analyse ne fut pas influencé par ma propre attente ».

Un autre exemple, pris dans l’analyse de “l’homme aux loups”, démontrant que les dispositions inconscientes de l’analyste peuvent interférer dans la conduite de la cure :

Vers la fin de son analyse, le patient parle d’une grande peur qu’il eût le jour où un papillon rayé de jaune est venu se poser sur sa main.

Pour tenter d’amorcer une interprétation, Freud dit : « Je ne tairai pas que j’émis alors l’hypothèse suivante : les raies jaunes du papillon auraient rappelé les rayures analogues d’un vêtement porté par une femme » [7].

Il est amusant de se rappeler ce qu’a représenté pour lui une robe rayée de jaune ; il nous en parle dans son article “sur les souvenirs écrans” qui est un fragment autobio­graphique. C’était la couleur de la robe que portait une amie Gisela Fluss (âgée de 17 ans) :

« Je me rappelle très bien, écrit-il, que longtemps après je pensais à la couleur jaune de sa robe qu’elle portait lors de notre première rencontre ».

Et voilà « l’homme aux loups » orienté vers un “souvenir” qui ne lui appartient pas.

Voici un autre exemple : Avec le cas Dora, Freud, vingt ans après (1923), reconnaît qu’il n’a pas entendu ce que sa patiente disait de l’amour homosexuel qu’elle éprouvait pour Madame K.

En ce temps-là, Freud étudiait le transfert et il était préoccupé de vérifier que, dans le transfert, se revivait un amour incestueux de la fille envers le père :

« Plus je m’éloigne du temps où je terminais cette analyse, plus il me semble que mon erreur technique consiste dans l’omission suivante : j’omis de deviner à temps et de communiquer à la malade que son amour homosexuel pour Mme K. était sa tendance psychique inconsciente la plus forte Avant que je connusse l’impor­tance des tendances homosexuelles chez les névrosés, j’échouais souvent dans les traitements ou bien je tombais dans un désarroi complet » [8].

Nous allons maintenant aborder le contre-transfert négateur issu d’une non-écoute analytique, caractéristique d’une certaine position jungienne.

Charles Baudouin dans son ouvrage “L’Œuvre de Jung” écrit :

« Mais l’interventionnisme jungien nous réserve une plus grosse pierre de scandale. C’est quand le psychologue, perdant décidément - diront quelques-uns - toute pudeur, nous apprend qu’il se met en devoir d’associer tranquillement avec son patient. N’est-ce pas avouer quasiment qu’on se met à délirer à deux ? » [9].

J. Jacobi, dans son livre “La Psychologie de Jung” nous précise que :

« cette méthode se distingue encore de la libre association en ceci que le rêveur n’est pas seul à apporter sa contribution aux associations, mais que le médecin a aussi son rôle. C’est même lui qui, par les analogies qu’il fournit, détermine l’orientation du patient » [10].

En écoutant cela, je dirais « qu'on croit rêver », si je voulais faire un mauvais jeu de mots.

Mais il ne s'agit nullement d'une élucubration de J. Jacobi ; et pour confirmation il nous suffit de lire chez Jung, dans “La Guérison Psychologique” :

« Je fais, en outre, un pas de plus : non seulement je donne au malade l'occasion d'associer à son rêve les idées qui, pour sa part, lui viennent à l'esprit, mais je saisis moi-même l'occasion d'en faire autant : je lui communique les idées et les opinions qui ont surgi en moi. S’il se glisse des effets suggestifs, ils sont les bienvenus car on sait qu'on ne se laisse suggérer que ce à quoi on est insensiblement préparé. Si d’aventure on se fourvoie au cours de l’inter­prétation de ce rêve, cela est sans gravité ; car à l’occasion des rêves suivants, l’erreur, telle un corps étranger, se trouvera expulsée » [11].

Précisons que ce mode d'intervention anti-analytique a été contesté par le Dr Roland Cahen qui a apporté le rectificatif qu'il convenait d'entendre dans la traduction du livre de Jung “Un Mythe du Moderne” :

« Nous devons prévenir le lecteur. Le commentaire des rêves que Jung donne ici et plus loin relève d'un procédé très particulier. Le lecteur ne pourrait pas com­mettre plus grande erreur que d'y voir une description de ce qui se passe au cours du travail analytique pratique. Rien ne serait plus erroné et rien ne serait plus contraire aux intentions de Jung dans le présent ouvrage » [12].

J'écrivais, un jour : « La possibilité d'écoute silencieuse d'autrui naît de notre silence intérieur… Écouter en silence, c'est aimer.

Aimer, c'est oser s'ouvrir sur l'infini de l'autre ; c'est accepter, au-delà de la peur, l'aventure la plus difficile et la plus extraordinaire » [13].

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Source : Ballade pour un jeune thérapeute - Paul Montangérand - Ancien Président de la société de psychanalyse et de psychothérapie de Genève.

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Notes :

[1] - « - FREUD. G.W., X, 33.
[2] - F. ROUSTANG. « Un Destin si funeste » p. 88. Éditions de Minuit 1973
[3] - F. ROUSTANG. « Un Destin si funeste » p. 101. Éditions de Minuit 1973
[4] - F. ROUSTANG. « Elle ne le lâche plus » p. 194
[5] - FREUD. Cinq psychanalyses p. 364. P.U.F.
[5] - FREUD. Cinq psychanalyses p. 393. P.U.F.
[6] - FREUD. Cinq psychanalyses p. 90. P.U.F.
[7] - Charles BAUDOUIN. « L’Œuvre de Jung » p. 75. Payot 1963.
[8] - J. JACOBI. « La Psychologie de Jung » p. 95-96. Delachaux et Niestlé 1950
[9] - JUNG. « La Guérison Psychologique » p. 116. Georg et Cie 1953.
[10] - Roland C AHEN. Note du traducteur p. 65-66 du livre de Jung « Un Mythe du Moderne » Gallimard 1961.
[11] - P. MONTANGERAND. « La véritable écoute est Amour » Fascicule n° 1, Séminaire 1984 de l'institut.





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Pascal Patry
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