Lucifer et Ahriman 1ere - Pascal Patry astrologue et thérapeute à Strasbourg 67000

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Lucifer et Ahriman

Première conférence
Zurich, 27 octobre 1919
Deuxième conférence
Berne, 4 novembre 1919
Troisième conférence
Dornach, 29 janvier 1921
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Première conférence
Zurich, 27 octobre 1919

Lorsqu’on parle actuellement, devant un public assez nombreux, des questions les plus importantes de notre époque, on se trouve dans une situation différente, selon qu’on ne sait rien des forces profondes du devenir histo­rique mondial - autrement dit, de la science de l’initia­tion, - ou qu’on en sait quelque chose.

Aujourd’hui, il est relativement facile de parler des questions d’actualité en partant de toutes sortes de connaissances extérieures que l’on tient pour scientifiques, pratiques, et ainsi de suite.

Mais il est extraordinairement difficile de parler de ces questions lorsqu’on connaît la science dite initiati­que, d’où provient cependant tout ce que nous avons à dire en des lieux comme celui qui, de nouveau, nous ras­semble ce soir.

Car celui qui parle de nos jours en se plaçant au point de vue de la science initiatique sait non seulement qu’il a contre lui, en grande majorité, les opi­nions fortuites et subjectives de ses auditeurs, mais en­core que toute une partie de l’humanité est déjà domi­née, d’une manière ou d’une autre, par des influences cosmiques ahrimaniennes qui sont très fortes et qui le deviendront de plus en plus.

Ce que je voudrais vous faire comprendre par ces pa­roles, je ne puis guère l’exposer qu’en vous donnant tout d’abord une sorte d’aperçu historique sur une vaste période de l’évolution humaine.

Vous savez déjà, par les diverses considérations que vous avez entendues ici - et que vous trouverez consignées dans mes cycles de conférences -, que l’épo­que dans laquelle nous vivons et dont nous nous sentons les contemporains, a commencé au milieu du XVe siècle.

Nous avons toujours désigné cette époque dont nous ne vivons en réalité que le début, sous le terme de 5e épo­que postatlantéenne ; elle a succédé à une autre époque, la 4e, dite gréco-latine, qui dura du VIIIe siècle avant le Christ jusqu’au milieu de notre XVe siècle. Auparavant, il y avait eu l’époque égypto-chaldéenne.

Je vous résume ces choses brièvement, afin que vous puissiez voir com­ment l’époque actuelle s’est insérée dans le devenir glo­bal de l’humanité.

D’autre part, nous savons que le Mystère du Golgotha eut lieu lorsque le premier tiers de l’époque gréco-latine se fut écoulé. Et nous avons caractérisé, à divers points de vue très différents, ce qui s’est passé, lors de ce Mys­tère, dans l’humanité. À présent, nous porterons nos re­gards en arrière, beaucoup plus loin - environ au début du IIIe millénaire avant le Christ. Vous savez combien sont rares les documents historiques qui nous rensei­gnent sur ces phases précoces de l’évolution humaine terrestre.

Vous savez aussi que ces documents nous in­diquent l’Orient, et spécialement l’Asie, comme territoi­res des premières civilisations. Et vous savez enfin que, plus on recule dans le passé, plus on rencontre de constitutions psychiques humaines qui diffèrent de la nôtre.

Nous arrivons à admettre qu’une très ancienne sagesse fut à la base de cette évolution. D’autre part, cer­taines traditions furent gardées dans des cercles secrets très restreints, jusqu’au IXe siècle environ, et ces tradi­tions, souvent déformées, ont même été conservées jusqu’à nos jours : elles proviennent d’une sagesse origi­nelle, immémoriale.

Lorsque, de nos jours, on prend connaissance de l’une ou de l’autre de ces traditions, on s’étonne de la profon­deur des réalités qu’elles révèlent. Mais vous savez aussi qu’à cette doctrine de sagesse, largement répandue, s’op­posa la conception toute différente de l’ancien peuple hébraïque-juif, si bien qu’on peut appeler « païenne » la doctrine de sagesse originelle, et « juive » celle des peu­ples hébreux. C’est cet élément juif qui a donné nais­sance au christianisme.

De ces données extérieures, vous pouvez déjà déduire un fait important que je vous prie de retenir aujourd’hui : il fut nécessaire, pour l’évolution humaine, d’opposer à l’antique élément païen l’élément juif dont est sorti, du moins partiellement, le christianisme.

L’antique sagesse païenne ne devait pas agir seule sur l’évolution ultérieure de l’humanité. Pourquoi cette antique sagesse païenne, qui fut si admirable sous bien des rapports, dut-elle su­bir une transformation ?

Cette question ne peut être résolue par la science ini­tiatique qu’en faisant allusion à un événement décisif qui eut lieu, loin à l’Est, en Asie, au début du IIIe millénaire avant le Christ.

Là, le regard clairvoyant rétrospectif constate qu’une entité suprasensible s’incarna dans un être humain, - de même qu’au début de notre ère, l’en­tité suprasensible du Christ s’incarna dans l’homme Jésus de Nazareth. Il est extrêmement difficile de re­trouver cette incarnation du IIIe millénaire.

Elle donna à l’humanité quelque chose de très brillant, de très lumi­neux, qui fut précisément la sagesse païenne dont je viens de parler. Pour la caractériser de l’extérieur, nous dirons que c’était une sagesse profonde, mais froide, faite surtout d’idées, et assez pauvre en sentiments.

On ne peut juger cette sagesse sans se reporter expressément à cette incarnation, loin dans l’Asie, au IIIe millénaire avant le Christ, car le regard clairvoyant est témoin que ce fut une véritable incarnation humaine de Lucifer, de la puissance luciférienne.

Ce qui émana de cette impulsion culturelle asiatique, luciférienne, continua à agir jusque dans l’époque grec­que. À ce stade, cette sagesse luciférienne fut éminem­ment profitable à l’humanité. C’était une culture brillan­te, nuancée selon les peuples et les races, nettement re­connaissable à travers toute l’Asie, puis dans les civilisa­tions de l’Égypte et de Babylone, et enfin dans l’hel­lénisme.

Dans ces cultures, la pensée des hommes, leur poésie, leur art, leurs intentions volontaires, - tout fut condi­tionné, d’une certaine manière, par l’intervention de Lu­cifer.

Bien entendu, il serait très grossier de dire : c’était une incarnation de Lucifer, et nous devons la fuir ! Il faudrait fuir alors tout ce qui est apparu de beau et de grand grâce à ce courant luciférien, et notamment la beauté de l’art hellénique. La pensée gnostique, qui existait déjà quand le Mystère du Golgotha eut lieu, était une philo­sophie pénétrante, qui éclairait les choses de l’univers en profondeur.

Or, toute la philosophie gnostique s’est formée sous l’influence des forces lucifériennes. On n’a pas le droit de dire qu’elle est fausse, parce que luciférienne ! elle est seulement parcourue de forces lu­cifériennes, qui lui impriment un certain caractère.

C’est bien plus de 2000 ans après l’incarnation de Lu­cifer qu’eut lieu le Mystère du Golgotha. Les êtres hu­mains parmi lesquels il se propagea étaient encore tout imprégnés de l’influence luciférienne dans leurs pensées et dans leurs sentiments.

Alors, surgit dans l’évolution de l’humanité cet élément tout autre qu’était l’impulsion du Christ. Nous avons dit, bien souvent déjà, ce que cette impulsion du Christ signifia pour l’humanité civi­lisée.

Cette impulsion fut reçue par des âmes modelées par l’influx luciférien. Elle s’est, pour ainsi dire, allumée dans la lumière que Lucifer avait donnée aux hommes.

Et pendant les premiers siècles chrétiens, c’est avec tout ce que les hommes avaient recueilli de luciférien qu’ils comprirent le Christ. Il faut l’admettre sans aucun préjugé, sinon, il est impossible de comprendre la nuance particulière avec laquelle l’impulsion du Christ fut adoptée alors.

Ensuite, l’impulsion luciférienne s’affaiblit de plus en plus dans les âmes humaines, mais les hommes devinrent aussi de moins en moins capables d’accueillir correcte­ment l’impulsion du Christ. Songez-y, tant de choses sont devenues matérialistes au cours des temps mo­dernes ! Et si vous demandez : qu’est-ce qui est devenu le plus matérialiste ? je répondrai que c’est une grande partie de la Théologie chrétienne moderne.

Car cette Théologie s’adonne au matérialisme le plus absolu, lorsqu’elle ne veut plus voir dans Jésus de Nazareth l’en­tité du Christ, mais seulement l’homme, le « modeste charpentier de Nazareth » ! L’homme que l’on peut com­prendre sans prendre la peine de se hisser bien haut !

Plus on en vient à considérer Jésus de Nazareth comme un homme ordinaire, et à l’insérer dans la liste des autres grands personnages historiques, plus la Théologie mo­derne flatte les tendances matérialistes. Cette Théologie n’admet plus que très peu de chose au sujet de l’entité suprasensible du Christ, et de l’événement suprasensible que fut le Mystère du Golgotha.

La nuance luciférienne des idées et des sentiments sombra donc de plus en plus dans les âmes humaines. En revanche, au cours des temps modernes, ce que nous appelons l’impulsion ahrimanienne se fit sentir de plus en plus, et elle se renforcera toujours davantage dans le proche avenir, puis dans l’avenir lointain. L’impulsion ahrimanienne procède d’une entité suprasensible bien différente de Lucifer, et aussi du Christ.

Ce n’en est pas moins une entité suprasensible, mais on pourrait aussi la qualifier de « sous-sensible ». Peu importe le terme qu’on emploie ! Son influence est devenue particulièrement forte pendant les débuts de la 5e époque post-atlantéenne, et elle ne cesse de grandir.

Et quand nous considé­rons les égarements de ces dernières années, nous nous apercevons que les hommes y ont été entraînés surtout par les puissances ahrimaniennes.

De même qu’il y eut une incarnation de Lucifer au début du IIIe millénaire avant le Christ, de même qu’il y eut l’incarnation de l’entité-Christ au début de notre ère - de même il y aura, en Occident, cette fois, quelque temps après nos incarnations terrestres actuelles, une in­carnation de l’être ahrimanien.

Ce sera, à peu près, au début du troisième millénaire après le Christ. On ne peut donc comprendre équitablement le déroulement de l’évolution humaine pendant ces six millénaires qu’en plaçant, à son début, une incarnation de Lucifer, et vers sa fin, à l’autre pôle, une incarnation d’Ahriman.

Lucifer est la puissance qui excite dans l’homme tou­tes les exaltations, tous les faux mysticismes, l’orgueil qui pousse l’homme à s’élever au-dessus de lui-même, et physiologiquement -, tout ce qui trouble l’ordre du système sanguin de l’homme, pour le faire sortir de lui-même.

Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, « philistin » - qui ossifie exagérément les corps et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes.

La tâche propre de l’être humain est essentiellement de se maintenir en équilibre entre les puissances lucifériennes et les puissances ahrimaniennes ; et l’impul­sion du Christ aide l’humanité actuelle à garder cet équi­libre.

Ainsi, ces deux pôles, le luciférien et l’ahrimanien, sont présents en permanence dans les hommes, mais, historiquement, nous constatons que le pôle luciférien a prévalu dans certains courants culturels de l’Antiquité et jusque dans les premiers temps chrétiens - tandis qu’Ahriman agit de plus en plus fortement depuis le mi­lieu du XVe siècle et se manifestera toujours davantage, jusqu’à ce qu’il ait une véritable incarnation charnelle dans l'humanité occidentale.

Mais ce qu’il importe surtout de voir, c’est que de tels événements se préparent longtemps à l’avance. Les puis­sances ahrimaniennes influencent l’évolution actuelle de l’humanité, de telle manière que cette humanité puisse succomber le plus possible à sa tentation, le jour où Ahriman apparaîtra sous forme humaine dans la civilisa­tion de l’Ouest - il est vrai qu’à ce moment, elle ne pourra plus guère être appelée une civilisation.

Ce que Lucifer fit autrefois en Chine et ce que l’entité du Christ fit plus tard dans le Proche-Orient, Ahriman le fera, à sa manière, dans l’Ouest. Il ne sert à rien de s’illusionner sur ces choses. Ahriman apparaîtra sous une forme hu­maine.

Tout dépendra alors de la prépration qu’il aura fait subir aux hommes. Subjuguera-t-il toute l’humanité civilisée, ou bien les hommes seront-ils en état de lui ré­sister ? De nos jours, les hommes se détournent de ces vérités, ils les fuient, et l’on ne peut guère les leur révéler tout à fait sans fard, car on serait raillé, ridiculisé, honni !

Mais quand on tente de faire connaître ces mêmes vérités sous une autre forme - celle de la doctrine dite « tripartition de l’organisme social », comme je l’ai essayé derniè­rement, on n’est pas écouté de la grande majorité des hommes. Or, le fait de refuser ces vérités est justement un des moyens dont peuvent se servir les puissances ad­verses, pour qu’Ahriman, lorsqu’il apparaîtra sous forme humaine, trouve sur la terre un nombre énorme d’adhérents et de partisans.

Cette propension à dé­tourner les yeux des vérités les plus importantes sera pour Ahriman la meilleure des armes, un excellent atout qui risque d’assurer la réussite de son incarnation. Car, voyez-vous, nous n’avons pas d’autre remède en cette occurrence que le fait d’apprendre à connaître librement la nature d’Ahriman et les armes que l’homme peut em­ployer contre lui. Nous allons donc aujourd’hui jeter un premier regard sur des moyens qui favoriseraient le succès d’Ahriman - déjà préparé du haut du monde suprasensible, par l’intermédiaire des âmes humaines.

Un de ces moyens, c’est d’empêcher que les hommes percent à jour la fausseté de certaines représentations ou pensées qui se sont largement répandues.

Vous savez qu’il y a une grande différence entre la manière dont un homme des temps égyptiens ou grecs se sentait inséré dans le Cosmos, et la manière dont on s’y sent inséré depuis la fin du Moyen Âge ou le début des temps modernes. Un Égyptien cultivé savait qu’il n’était pas uniquement constitué par les ingrédients de la terre, tels qu’ils sont dans le règne animal, dans le règne végétal et le règne minéral. Il percevait en lui-même des forces agissantes provenant des étoiles. Il se sentait un membre du Cosmos tout entier.

Il éprouvait ce Cosmos, non seulement comme un être vivant, mais encore comme un monde d’âme et d’esprit. Des entités spiri­tuelles du Cosmos vivaient dans sa conscience. Tout cela s’est perdu au cours de l’évolution moderne de l’huma­nité.

L’homme d’aujourd’hui, sur terre, lève les yeux vers le monde des astres, il le voit rempli d’étoiles fixes, de soleils, de planètes, de comètes, etc. Mais par quel moyen cherche-t-il à embrasser tout ce qui, là-haut, dans l’espace universel, semble le regarder ? - Il cherche à l’embrasser par la Mathématique, ou tout au plus, par la Mécanique.

Il dénie toute vie, toute âme et tout esprit à ce qui se situe autour de la terre. Il n’y voit qu’un grand mécanisme, compris à l’aide des lois de la Mécani­que et de la Mathématique. Grâce à ces lois, nous le comprenons merveilleusement ! - Certes, l’investigateur spirituel est bien placé pour pouvoir rendre justice aux travaux d’un Galilée, d’un Képler et de bien d’autres…

mais ce qui pénètre ainsi dans l’entendement des hom­mes, dans la conscience des hommes, c’est le tableau d’un univers réduit à un grand mécanisme.

Seul celui qui connaît l’homme dans la totalité de son être peut réellement savoir ce que cela signifie. Les as­tronomes, les physiciens, savent que l’homme les croira, à coup sûr, tant qu’il est à l’état de veille, du matin jusqu’au soir ; mais il y a des profondeurs subconscientes que l’homme éveillé n’atteint pas, qui n’en font pas moins partie de son existence et dans lesquelles il vit pendant tout son sommeil. Là, son âme accueille des ré­vélations tout à fait différentes au sujet de l’univers !

Même si l’homme éveillé ne sait rien de ce qui se déroule là, ces choses n’en sont pas moins existantes, et elles vi­vent en lui. Bien des désordres dont souffre l’homme moderne proviennent de cette discordance entre ce que son âme vit dans l’univers pendant ses heures de som­meil et ce que sa conscience de veille accepte comme seul réel.

Voici donc ce que dit la science spirituelle d’orienta­tion anthroposophique : Oui, ce que Galilée, Képler et leurs successeurs ont apporté à l’humanité, c’est une doctrine puissante, grandiose - mais ce n’est aucunement une vérité absolue !

C’est seulement un aspect de l’uni­vers, une de ses faces, vue sous un certain angle ! Les hommes modernes, dans leur vanité, proclament que le système de Ptolémée était un enfantillage. Selon eux, leurs ancêtres, lorsqu’ils se contentaient d’une telle as­tronomie, étaient encore des enfants. Ils ajoutent : « de­puis lors, nous avons progressé magnifiquement !

Nous avons progressé jusqu’aux étoiles… et notre manière de voir est la seule juste, la seule absolue ! »

Eh bien, leur manière de voir n’est pas plus absolue que ne l’était le système ptoléméen du monde ! Elle n’est qu’un aspect unilatéral de la réalité. Toute cette mathématique, toute cette mécanique, ne livrent finalement, elles aussi, que des illusions - jamais aucune vérité absolue.

Nous avons besoin de ces illusions, parce que l’humanité, dans ses phases évolutives, doit recevoir différentes formes d’éducation.

Les illusions mathématiques lui sont néces­saires - pédagogiquement, en quelque sorte - dans l’état actuel des choses, et nous devons les acquérir, tout en sachant bien qu’elles sont des illusions.

Et ce sont des il­lusions bien davantage encore, lorsque nous extrapolons et prolongeons notre système dans le domaine du mi­croscopique et de l’infiniment petit, lorsque nous ten­tons de créer une doctrine atomique ou moléculaire qui apparaît comme une reproduction, en petit, du système des astres.

Oui, lorsqu’on veut juger équitablement cette science moderne, dans la mesure où elle professe ce que je viens de dire - on est obligé de reconnaître que tout y est illusion.

Or, Ahriman, pour que son incarnation remporte un succès maximum, a le plus grand intérêt à ce que les hommes se perfectionnent dans cette science illusoire et que jamais ils ne la percent à jour.

Ahriman a le plus grand intérêt à perfectionner les hommes dans les mathématiques, sans jamais leur laisser voir que les conceptions mathématiques et mécaniques de l’univers sont loin de correspondre à des réalités.

Ahriman a le plus grand intérêt à enseigner aux hommes la Chimie, la Physique, la Biologie, etc. telles qu’elles sont présentées de nos jours - et admirées à juste titre -, tout en lui fai­sant croire qu’elles correspondent à des vérités absolues, alors que ce ne sont que des points de vue partiels, comme le sont des photographies prises d’un seul côté. Quand on photographie un arbre d’un seul côté, l’image peut être exacte, mais elle ne donne pas une perception totale de l’arbre.

Quand on le photographie des quatre côtés, on a déjà une meilleure perception. Ahriman a le plus grand intérêt à dissimuler aux hommes que la science intellectuelle et rationaliste d’aujourd’hui, avec l’empirisme quasi-superstitieux qui est à sa base, n’est dans son ensemble qu’une grande illusion, une grande duperie !

Ahriman pourrait connaître un triomphe uni­versel, s’il faisait prédominer partout ces vues et cette mentalité jusque dans le début du IIIe millénaire.

Au­jourd’hui, les hommes veulent même organiser leur science sociale d’après ces points de vue et cette menta­lité. S’ils y parviennent, Ahriman s’incarnera sous forme humaine au sein de la civilisation occidentale, telle qu’elle sera devenue, c’est-à-dire au sein de la supersti­tion scientifique la plus avancée…

Mais, voyez-vous, il ne faut pas tirer des déductions erronées de ce que je vous dis là ! Ce serait une faute grave que de vouloir bouder, éviter la science de notre temps. Rien ne serait plus préjudiciable ! Il faut, au contraire, bien connaître cette science. Il faut se familia­riser avec tout ce qu’elle apporte, mais savoir très consciemment que ce sont des illusions.

De telles illu­sions sont nécessaires à la formation, à l’éducation ac­tuelle de l’humanité, et nous ne nous préserverons pas de l’influence ahrimanienne en les dédaignant, en les ignorant. Nous avons besoin de ces illusions superficiel­les - un très grand besoin. Seulement, il faut, grâce à la Science spirituelle, et d’un tout autre point de vue, rem­plir ce tissu illusionnaire avec des réalités vraies et pro­fondes.

Consultez à ce sujet mes cycles de conférences : vous verrez que j’ai toujours et partout tenté de rester en accord avec la science contemporaine, mais que j’ai es­sayé d’élever vos pensées jusque dans une sphère dif­férente.

N’est-ce pas, vous ne pouvez pas souhaiter que l’arc-en-ciel disparaisse, parce que vous avez reconnu qu’il est une illusion d’optique, une illusion colorée ! Vous ne connaîtrez cet arc-en-ciel que si vous connais­sez à fond son apparence illusoire. Mais il en est ainsi de toutes les représentations que la science actuelle nous donne du monde ; elle ne transmet que des illusions et il s’agit de bien le reconnaître.

Ce faisant, on arrive à se former, à s’éduquer, grâce aux illusions, et à atteindre la réalité du monde spirituel qui les sous-tend.

Voyez-vous, c’est là un des moyens dont dispose Ahriman pour rendre sa future incarnation aussi efficace que possible : entretenir chez les hommes la superstition scientifique.

Un autre moyen dont il dispose, c’est d’attiser tous les penchants des hommes à se scinder en groupes, à se divi­ser en petits groupements.

Vous n’avez qu’à constater, dans la vie actuelle, l’importance des partis, ces groupus­cules dressés et ligués les uns contre les autres. Et vous reconnaîtrez, si vous êtes sans préjugé, que ces partis ne sont pas explicables par les simples lois de la nature hu­maine.

Quand les hommes voudront, un jour, s’expli­quer loyalement la récente guerre mondiale, ils n’y par­viendront pas en faisant seulement appel aux discordan­ces humaines ; ils verront que c’est impossible ; ils verront qu’on ne peut pas la comprendre à partir de ce qui existe sur le plan physique ; c’est là, justement, un cas, où se montre nettement comment travaillent les puissances ex­tra-humaines, les puissances ahrimaniennes.

Ces puissances ahrimaniennes, elles se déchaînent par­tout où il surgit des litiges, des discordes, entre les groupes humains. Sur quoi repose la majeure partie de ces discordes ? Prenons un exemple tout à fait caractéris­tique : le prolétariat moderne a eu son Karl Marx. Exa­minez attentivement la théorie de Karl Marx et comment elle s’est répandue dans le prolétariat moderne. Exami­nez la littérature marxiste, dont l’abondance est presque incommensurable…

Vous y trouverez le ton habituel des considérations scientifiques, utilisé de la façon la plus percutante ; tout, dans le marxisme, est strictement démontré - si strictement qu’aujourd’hui déjà, des gens dont on ne l’aurait pas attendu sont tombés dans ce piè­ge. Quel a été, en somme, le destin du marxisme ? - d’abord, il s’est répandu dans le prolétariat ; il a été sévè­rement réprouvé par la science universitaire ; un certain nombre de savants universitaires n’ont pas échappé à sa logique et ne peuvent plus s’en libérer, car ils sont convaincus que ses raisonnements sont justes.

En effet, avec la mentalité et les méthodes de pensée actuelles, on peut très rigoureusement démontrer le marxisme. Les milieux bourgeois n’ont pas eu un Karl Marx pour faire la démonstration contraire.

Mais, tout aussi bien que l’on peut démontrer d’un point de vue marxiste le carac­tère idéologique du Droit et de l’Usage, la théorie de la plus-value, et enfin, le matérialisme historique, etc. - tout aussi bien on peut, sur tous ces points, démontrer le contraire. Il aurait été tout à fait possible qu’un Karl Marx « bourgeois » soit venu prouver, tout aussi rigou­reusement, le contraire de ce qu’a prouvé Marx ! Cela, sans aucun truc, sans aucune duperie, par des raisonne­ments justes et sans défaut…

D’où cela vient-il ? - Cela vient de ce que la pensée humaine actuelle, l’intellect, évolue à de tels niveaux de l’existence qu’il ne peut aucunement parvenir à des réa­lités. C’est pourquoi l’on peut aussi bien démontrer une chose que son contraire.

Ainsi, il est aujourd’hui possi­ble de démontrer le spiritualisme tout aussi strictement que le matérialisme. Et l’on peut se battre les uns contre les autres, au nom de principes également excellents, ou également mauvais. L’intellect actuel travaille sur un plan superficiel, artificiel, et ne descend pas dans les pro­fondeurs de l’existence.

Telles sont les opinions que dé­fendent les partis divers ; l’homme qui ne le voit pas se laisse embrigader dans un certain parti pour des raisons d’éducation, d’hérédité, de position sociale ou d’autres circonstances, et il croit - sincèrement, dit-il - à la force démonstrative des principes que proclame le parti dans lequel il a « glissé » Il combat alors d’autres hommes, qui ont « glissé » de la même manière dans un autre parti.

Et le premier est tout aussi bien dans son bon droit que les seconds. Cela provoque dans l’humanité un véritable chaos, des schismes qui s’accentueront de plus en plus, si on ne réagit pas à temps. Or, ce chaos est un des grands atouts dont se sert Ahriman pour préparer le suc­cès de sa future incarnation.

Oui, nous devons reconnaî­tre que tout est démontrable ! Néanmoins, dans les sciences de la nature, dans la science naturelle au sens large de ce terme, la réalité se manifeste par des faits - tandis que dans les autres branches, on a le droit de trouver valable tout ce qui peut être intellectuellement démontré.

On n’échappe à la tentation ahrimanienne, qui tend à enfoncer les hommes de plus en plus pro­fondément dans l’erreur, que lorsqu’on a compris que le savoir humain, la connaissance humaine, se situent à un niveau plus profond. C’est ce que fait la Science spiri­tuelle anthroposophique.

Mais Ahriman utilise aussi, à notre époque, pour chaotiser la vie de l’humanité, tout ce qui subsiste encore des anciens liens héréditaires auxquels l’homme, à vrai dire, s’est déjà soustrait depuis qu’il est entré dans la 5e époque postatlantéenne. Tous les vestiges de ces anciens liens héréditaires, la puissance ahrimanienne les met à profit pour opposer les hommes les uns aux autres, dans des groupements agressifs.

Tout ce qui reste des ancien­nes discriminations de famille, de race, de lignée, de peuple, etc., Ahriman l’exploite pour allumer la dis­corde. Ne vient-on pas de revendiquer « la liberté pour chaque tribu, fût-elle la plus petite » ? C’était là une belle devise. Mais ce sont toujours de belles devises qu’em­ploie la puissance ahrimanienne pour approfondir les schismes entre les hommes et pour atteindre les buts de son incarnation.

Qu’est-ce donc, qui excite les peuples les uns contre les autres ? Voici la réponse : c’est la tentation ahrima­nienne. Et dans ce domaine, rien n’est plus facile que de duper les hommes. Ils refusent de descendre dans des couches profondes de la réalité.

Et, voyez-vous, Ahriman se prépare depuis longtemps déjà : depuis la Réforme et depuis la Renaissance. C’est à ce moment qu’on a vu surgir, dans la civilisation moderne, le type d’homme que l’on a très justement appelé l’homo economicus. Il s’agit là d’une simple donnée historique.

Si vous reculez dans des temps plus anciens, dont je vous ai montré tout à l’heure les caractéristiques lucifériennes, vous n’y trouverez pas l’homo economicus. Quels étaient alors les types dominants ? C’étaient les initiés !

Les Pha­raons d’Égypte, les suzerains de Babylone, les empe­reurs de l’Extrême-Orient - tous étaient des initiés. Puis vint la domination du type sacerdotal, qui dura, en réa­lité, jusqu’à la Réforme et jusqu’à la Renaissance. De­puis lors, c’est l’homo economicus qui est le maître.

Les gouvernants ne sont plus que les hommes de main de l’homme économique. Car il ne faut pas croire que les chefs d’États, aujourd’hui, sont autre chose que des hommes de main de l’homme économique. Les change­ments qui sont survenus dans la Loi et dans le Droit - si on les étudie en profondeur -, n’ont été que les consé­quences de la pensée de l’homme économique. Au XIXe siècle apparut une nouvelle variété de cet homme éco­nomique : l’homme des Banques, l’homme dont la pensée est essentiellement bancaire.

C’est alors que s’institua totalement le système économique actuel, où l’hégé­monie de l’argent l’emporte sur tout le reste. Il faut étu­dier ces choses d’une manière empirique, expérimentale.

J’ai exposé tout cela déjà, ici même, dans ma deu­xième conférence publique. On souhaiterait pouvoir l’étudier plus en détail ; on verrait alors ce que signifie la suprématie absolue de l’économique. Elle est pour Ahriman un nouveau moyen de subjuguer l’humanité.

Si les hommes ne voient pas la nécessité de créer, à côté de l’ordre économique et bancaire, un État purement juri­dique et une Instance purement spirituelle, alors Ahri­man aura un atout de grande envergure pour assurer le triomphe de son incarnation.

Tels sont les moyens qu’Ahriman peut utiliser auprès d’une vaste catégorie d’êtres humains. Mais il existe aussi une autre catégorie de personnes qui facilitent sa venue - et souvent, les deux types se surajoutent dans le même individu.

Voyez-vous, dans la vie réelle, les erreurs complètes sont souvent moins graves que des demi-vérités ou des quarts de vérité ! Car les erreurs totales sont vite recon­nues et rectifiées, tandis que les moitiés ou les quarts de vé­rité subsistent. Et les résultats peuvent en être très graves.

Il y a aujourd’hui bien des gens qui ne voient pas le caractère illusoire et unilatéral de la conception copernicienne du monde. Ils trouvent commode de s’en conten­ter. Nous avons montré tout à l’heure à quel point ils ont tort. Mais il y a une autre catégorie de personnes qui professent une demi-vérité. Si étrange que cela puisse pa­raître, il s’agit des gens qui ne veulent connaître le monde qu’à travers l’Évangile, et qui refusent tout autre chemin d’accès à la réalité.

L’Évangile a été donné aux hommes des premiers siècles chrétiens. Croire aujourd’hui que l’Évangile peut nous transmettre tout le christianisme, c’est une demi-vérité - c’est donc également une demi-erreur, qui obnubile les hommes et qui met aux mains d’Ahriman une arme re­doutable.

Ils sont nombreux, encore aujourd’hui, ceux qui di­sent - prétendument par humilité chrétienne, mais en réalité par orgueil : « Oh ! nous n’avons besoin d’aucune Science spirituelle ! La simplicité, la naïveté même de l’Évangile suffisent à nous transmettre la part d’éternité dont chaque homme a besoin ! » C’est bien souvent un terrible orgueil qui s’exprime par de telles professions de foi. Et cet orgueil, Ahriman en a l’emploi.

N’oubliez pas qu’à l’époque où ont été rédigés les Évangiles, les hom­mes étaient encore tout imprégnés de luciférisme dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs manières d’agir. S’ils purent comprendre les Évangiles, c’est grâce à la Gnose luciférienne.

Mais concevoir les Évangiles dans ce sens ancien, ce n’est plus possible de nos jours, surtout étant donné leurs traductions défectueuses. Il n’est pas possible d’en extraire une véritable compréhension du Christ. C’est pourquoi celle-ci est si rare, de nos jours, dans les Églises chrétiennes. Il est nécessaire d’appro­fondir par la Science spirituelle le texte des Évangiles, si l’on veut parvenir à une connaissance du Christ réel.

Certes, il est intéressant de comparer entre eux les quatre Évangiles et de découvrir leur véritable contenu, mais prendre ce texte tel qu’il est, tel qu’il est enseigné, et tel que le prennent d’innombrables personnes, cela ne conduit pas au Christ, cela éloigne du Christ.

C’est ainsi que les confessions religieuses s’éloignent du Christ, de plus en plus. À quel résultat parvient-on par le seul Évangile, sans approfondissement pas la Science spiri­tuelle ? On arrive à percevoir un certain Christ, mais ce n’est pas la réalité du Christ. Seule une Science spiri­tuelle peut conduire aujourd’hui à la réalité du Christ !

Car ce que procure l’Évangile, de nos jours, ce n’est qu’une image subjective du Christ, une hallucination du Christ ! ou disons, si vous le préférez, une vision du Christ. C’est une image subjective, et non une réalité. Il existe donc, à notre époque, un chemin qui passe par l’Évangile et qui conduit à une hallucination du Christ. C’est la raison pour laquelle la Théologie moderne est devenue si matérialiste.

Les théologiens se sont demandé : « Que pourrions-nous faire jaillir de cet Évangile ? » et ils ont répondu : « quelque chose de semblable à l’hallucination de Saint Paul sur la route de Damas ! » Ce faisant, au lieu d’étayer le christianisme, ils ont sapé ses fondements, car ils ne manquaient pas de déclarer, à l’occasion, que la vision de Saint Paul sur la route de Damas n’avait été qu’une hallucination et que Saint Paul, selon eux, était morbide, névrosé.

Pour trouver aujourd’hui le Christ véritable, il faut le chercher à travers toute la connaissance de l’univers, telle que la transmet la Science spirituelle.

Les Confessions religieuses et les sectes qui ne veulent s’instruire que par l’Évangile et qui repoussent toute connaissance spirituelle, qui ne veulent rien apprendre, mais éviter tout effort, constituent dès à présent l’ébau­che des hordes innomblables qui se mettront au service d’Ahriman, lorsqu’il apparaîtra sous forme humaine dans la civilisation occidentale.
Vous le voyez, tout a déjà commencé.

Tout est prêt, tout agit déjà dans l’humanité, et c’est dans un terrible chaos que retentit la parole de ceux qui veulent représen­ter la science initiatique, soit dans le domaine social, soit dans d’autres domaines. Ceux-là savent où sont les puis­sances adverses, ils savent qu’elles agissent surtout à partir du monde suprasensible. Au fond, l’appel qu’il faut adresser aux hommes de ce temps est celui-ci : Libérez-vous de toutes les choses qui risquent de faire de vous les soutiens et les tenants d’Ahriman !

Certains êtres humains l’ont bien pressenti, mais on ne trouve pas partout le courage qui serait nécessaire pour prendre position en face des trois impulsions histo­riques qui sont celle de Lucifer, celle du Christ et celle d’Ahriman. C’est pourtant ce courage que doit réclamer la Science spirituelle anthroposophique. Même ceux qui pressentent ce qui est nécessaire ne sont pas toujours disposés à aller assez loin.

Prenons quelques exemples : de-ci, de-là, surgit l’opinion juste qu’il faut pénétrer d’impulsion christique la science matérialiste mondiale. Ou encore l’opinion juste qu’il faut éclairer l’Évangile par des notions de Science spirituelle. Mais voyez com­bien peu de personnes se pénètrent réellement de ces notions !

Or, l’humanité ne pourra se défendre contre les effets de l’incarnation terrestre d’Ahriman, que si elle a le courage et l’énergie de projeter les lumières de l’esprit jusque dans la science profane et jusque dans l’étude des Évangiles. Sinon, il ne naîtra que des demi-vérités et des demi-mesures.

Songez que, par exemple, un homme très éclairé, le Cardinal Newmann, qui avait une vue pénétrante de l’évolution religieuse moderne, put dire ouvertement, à Rome, lorsqu’il fut nommé cardinal : si la doctrine chré­tienne-catholique doit subsister dans un proche avenir, une nouvelle révélation sera nécessaire.

Mais nous n’avons pas besoin d’une nouvelle révélation. Le temps des révélations, au sens ancien de ce mot, est passé de­puis longtemps. Nous avons besoin d’une nouvelle science, d’une science éclairée par l’esprit ! Et les hom­mes devront avoir assez de courage pour l’acquérir.

Songez à un phénomène littéraire tel que le mouve­ment « Lux mundi » qui a commencé vers la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe siècle, promu par cer­tains hauts dignitaires de l’Église anglicane, par des théo­logiens réputés.

C’étaient là des tentatives pour jeter un pont entre la science profane et le contenu des dogmes. On constatait partout une grande agitation intellectuelle, mais nulle part le courage d’attaquer hardiment la science profane, et nulle part celui de convenir loyale­ment que l’Évangile, à lui seul, ne suffit pas.

C’est une nécessité absolue pour l’humanité d’aujourd’hui : avoir le courage de dire que la science profane, à elle seule, conduit à l'illusion et l’Évangile, à lui seul, à l’hallucina­tion. Mais l’homme peut trouver un chemin médian en­tre ces deux pôles, et tout dépend de là.

La science profane à elle seule rendrait les hommes complètement « illusionnaires » et ils n’accompliraient plus alors que de véritables folies. On en accomplit déjà bien assez ! car, à coup sûr, la catastrophe mondiale que nous venons de vivre était une immense folie. Or, beau­coup des hommes qui furent responsables de cette ca­tastrophe étaient entièrement imprégnés de science pro­fane.

Remarquez à présent les étranges phénomènes psychi­ques qui se produisent dans les sectes où la primauté ab­solue est donnée à l’un des quatre Évangiles. Alors, vous comprendrez plus facilement ce que j’ai dit aujourd’hui à ce sujet.

Il est certain qu’une secte s’appuyant unique­ment sur l’Évangile de Saint Jean, ou sur l’Évangile de Saint Luc - et il en existe - entraîne chez ses membres toutes sortes de phénomènes hallucinatoires. Si, par chance, l’Évangile n’a pas encore provoqué de grands maux, cela tient au fait qu’il y a quatre Évangiles, et qu’extérieurement, ils se contredisent les uns les autres.

Les hommes mis en face de ces quatre Évangiles ne peu­vent pas s’avancer trop loin dans le sens de l’un ou de l’autre. Un dimanche, à l’église, on leur lit un extrait de Matthieu, puis le dimanche suivant, un extrait de Luc ou de Jean - et ainsi de suite. Les forces hallucinatoires de l’un sont annulées par les forces hallucinatoires de l’au­tre.

Ce fut très sage d’en décider ainsi dans les cultes réguliers, et la publication même de ces quatre textes dif­férents, dans les premiers siècles chrétiens, avait déjà pour but d’empêcher les hommes de succomber à leur pouvoir d’hallucination.

Oui, il est nécessaire aujourd’hui que l’on combatte certains de ses penchants subjectifs, que l’on restreigne la valeur de ce qu’on aime, de ce qu’on croit très pieux ou très intelligent. Ce qui importe pour l’humanité ac­tuelle, c’est avant tout l’universalité des idées, et le cou­rage de la maintenir.

Voilà ce dont je voulais vous parler ce soir, afin que vous voyiez bien ce que nous devons tenter de faire, sur des fondements bien plus sérieux qu’une quelconque at­tirance personnelle. Ce que nous devons tenter de faire est inscrit, en réalité, dans les signes du temps, et nous nous y efforcerons.

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Deuxième conférence
Berne, 4 novembre 1919

La phase évolutive de l’humanité qui commence de notre temps présente des caractères bien particuliers ; certes, on peut dire cela de toutes les époques, mais il faut préciser les caractères de chacune. Pour l’essentiel, tout ce que l’humanité vivra dans un avenir lointain, en ce qui concerne le monde physique, sera une phase de décadence et de régression, une évolution rétrograde.

Le temps est révolu, où l’humanité progressait grâce à des forces physiques de plus en plus ennoblies.

Dans l’avenir prochain, l’humanité progressera encore, mais seulement par son développement spirituel - en s’élevant peu à peu au-dessus des phénomènes du plan physique.

Ce qui se passera sur ce plan ne sera pas de nature à procurer à l’homme de grandes satisfactions. Nous devons nous at­tendre à une « guerre de tous contre tous », comme je l’ai annoncé depuis longtemps dans mes conférences de Science spirituelle. Vous trouverez la définition de ce terme dans mon cycle sur l’Apocalypse.

C’est une chose que les hommes actuels devraient prendre très, très au sérieux. Il ne faut pas que cette vue reste théorique ; elle doit, au contraire, retentir sur les actions, sur le com­portement des hommes.

Mais justement parce que les hommes - pour parler familièrement - auront peu d’occasions de se réjouir, ils seront amenés à comprendre de mieux en mieux que leur seul progrès possible dépend de leurs forces spirituelles.

On ne peut comprendre pleinement cet état de choses que si l’on embrasse du regard un assez vaste laps de temps et si l’on en tire des directives pour l’avenir. On voit alors quels buts poursuivent les puissances qui s’extériorisent ici-bas en déchaînant des guerres dévasta­trices, périodiques, dont la récente catastrophe n’est, au fond, que la première.

Car il serait puéril de croire qu’un des effets de la récente Guerre mondiale sera d’apporter sur le plan physique des éclaircies de paix du­rables ! Il n’en sera rien. Ce qui devra absolument se produire sur la terre, c’est un progrès d’ordre spirituel.

On peut se rendre compte de ce que sera sa direction, si l’on considère une époque relativement lointaine, qui a précédé le Mystère du Golgotha. Mais il faut connaître la signification réelle de ce Mystère et savoir comment il continuera à agir dans l’évolution future de l’humanité.

Nous avons déjà, ici, étudié le Mystère du Golgotha, à des points de vue extrêmement divers.

Aujourd’hui, nous allons ajouter quelque chose à ces considérations historiques en caractérisant un peu la civilisation hu­maine qui a précédé le Mystère du Golgotha. Disons : à partir du troisième millénaire avant notre ère ; autrement dit, en dépeignant la civilisation précoce qui a duré jusqu’à l’apparition du christianisme.

Dans cette grande civilisation païenne, la culture hébraïque-juive, qui en était très différente, s’est insérée à la façon d’une oasis, et c’est d’elle que naquit plus tard le christianisme.

Nous comprenons la culture païenne, lorsque nous nous rendons bien compte qu’elle repose sur une connaissance, une vision, une action humaine, fondées sur des forces extra-terrestres.

Par contre, c’est seule­ment dans la culture hébraïque-juive que l’élément moral s’est introduit dans l’humanité. L’élément moral n’avait aucune existence autonome dans la culture païenne. En revanche, cette culture était telle, que l’homme y ressen­tait son appartenance au cosmos tout entier.

Il faut tout particulièrement le noter : l’homme, tel qu’il vivait sur la terre au temps de cette ancienne civili­sation païenne, se sentait membre du cosmos tout entier. Il sentait les forces qui agissent dans le mouvement des astres se prolonger dans ses propres actions, ou, pour mieux dire : dans les forces qui soutenaient ses actions.

Ce qui fut plus tard l’Astrologie, et ce qui porte encore ce nom de nos jours, ne sont que des reflets, souvent très déformés et trompeurs, de ce que fut l’ancienne sa­gesse païenne, inspirée par le mouvement des astres, les­quels fournissaient des directives à tout le comportement humain.

On ne comprend ces cultures antiques que lorsqu’on jette un peu de lumière, grâce à l’investigation spirituel­le, sur l’évolution extérieure de l’humanité pendant le quatrième et le cinquième millénaires avant notre ère.

On aurait tort de se représenter l’existence des hom­mes sur la terre, en ces temps-là, comme trop semblable à la nôtre. Il est bien plus vrai de dire que dans ces mil­lénaires, en reculant jusqu’au septième, les hommes ne connurent qu’une vie psychique presque entièrement instinctive, ressemblant davantage à celle des animaux qu’à celle des hommes actuels. Mais ce serait une conception très grossière que de penser : ces hommes d’autrefois ressemblaient, plus que nous, à des animaux !

Sans doute, ils étaient, par leur psychisme, plus proches de l’animal, mais leurs corps servaient d’instruments à de hautes entités spirituelles et ils se sentaient membres des mondes supérieurs, des mondes cosmiques.

Si l’on re­cule assez loin dans le passé, par exemple jusqu’au cin­quième millénaire, on trouve que les hommes de ce temps-là utilisaient leurs corps comme des instruments, mais ne se sentaient aucunement prisonniers de ces corps.

Pour les caractériser plus clairement, disons que, lorsque ces hommes étaient à l’état de veille, ils se contentaient d’un psychisme quasi-instinctif, mais qu’ils avaient des rêves éveillés qui illuminaient leurs âmes cré­pusculaires.

Ces rêves leur montraient comment ils étaient descendus dans ces corps animaux, pour les utili­ser. Cette mentalité bien particulière passa dans les rites, dans les cultes, notamment dans les Mystères de Mithra.

Là, le principal symbole est l’image du dieu Mithra, monté sur un taureau, avec, au-dessus, le ciel étoilé au­quel il appartient et, au-dessous, le monde terrestre au­quel appartient le taureau.

En réalité, cette image n’était pas un symbole pour les hommes d’alors, c’était une vi­sion du réel. L’homme se disait : quand je suis, la nuit, hors de mon corps, j’appartiens aux forces du cosmos, du ciel étoilé. Quand je me réveille, le matin, je me mets à utiliser un instinct animal dans un corps animal.

Ensuite survint, si l’on peut dire, une phase tout à fait crépusculaire de la conscience humaine, qui devint obs­cure et émoussée. Les rêves cosmiques se firent de plus en plus rares et une vie absolument instinctive prit le dessus.

Mais ce qui avait été vécu dans la phase précédente s’était conservé dans les Mystères, surtout dans les Mys­tères asiatiques. Seule l’humanité commune, que les Mystères n’influençaient pas, végétait comme je viens de le dire.

Cela dura pendant le quatrième millénaire et jusqu’au début du troisième - sur tous les territoires connus à cette époque ; ce fut une vie psychique instinc­tive, crépusculaire ; mais les Mystères étaient là, grâce auxquels, dans des cérémonies efficaces, le monde spiri­tuel intervenait. Et, de ce côté, les hommes furent éclairés à nouveau.

Car, vers le début du troisième millénaire, il se pro­duisit quelque chose de très remarquable : si l’on veut préciser la vie psychique instinctive dont je viens de parler, il faut dire que l’entité psychospirituelle de l’homme n’était pas encore capable de se servir des orga­nes humains de l’entendement, de la raison.

Ces organes existaient déjà, mais l’entité humaine ne savait pas les utiliser. Si bien que les hommes ne pouvaient pas ac­quérir la moindre connaissance par le moyen de la pen­sée, du jugement. Ils ne pouvaient acquérir que ce que leur donnaient les Mystères. C’est alors que se produisit un événement remarquable, dans l’Est de l’Asie, au début du troisième millénaire.

Un enfant naquit d’une noble famille asiatique, dans le cadre du corps sacerdotal des Mystères. Les circonstan­ces firent que cet enfant, en grandissant, put prendre part aux cérémonies du Temple - sans doute à la suite d’une Inspiration reçue par le clergé - car il faut dire ex­pressément que la chose avait été prévue et prophétisée par les prêtres.

Il arriva ceci d’étrange, que, vers l’âge de quarante ans, il se montra capable de comprendre par la seule force de sa raison ce qui n’avait jamais été, jusqu’alors, qu’une révélation. Cet homme fut, en quel­que sorte, le premier à pouvoir utiliser les organes de l’entendement et de la raison. Ceci, dans le cadre des Mystères d’Extrême-Orient.

Si nous voulons traduire dans un langage actuel ce que les prêtres pensèrent de cet événement, nous dirons sim­plement qu’à leurs yeux, l’entité incarnée dans cet homme n’était autre que Lucifer.

C’est un fait impor­tant, qu’au troisième millénaire avant le Christ, dans l’Est de l’Asie, il y ait eu une incarnation humaine, charnelle, de Lucifer. Or, cette personnalité exerça un grand rayonnement pédagogique, et c’est d’elle qu’est sortie toute la culture païenne dont j’ai parlé tout à l’heure, avec la grande sagesse antique qui s’est pro­longée jusque dans la Gnose des premiers siècles chré­tiens.

Il ne faudrait pas porter un jugement péjoratif sur cette culture luciférienne, car tout ce que la Grèce a pro­duit de beauté, et même de sagesse philosophique ! tout ce qu’on retrouve encore chez ses penseurs et dans les tragédies d’Eschyle, tout cela n’a été possible que grâce à l’incarnation de Lucifer.

Aux premiers siècles chrétiens, l’influence de cette in­carnation luciférienne agissait encore puissamment au Sud de l’Europe, au Nord de l’Afrique et à l’Ouest de l’Asie. Et lorsque le Mystère du Golgotha se fut accom­pli sur la terre, ce fut essentiellement par la sagesse lu­ciférienne qu’il put être compris.

La Gnose, qui fut la première tentative pour comprendre le Mystère du Gol­gotha, était entièrement imbue de sagesse luciférienne.

Rappelons-nous donc, pour l’instant, qu’il y eut au début du troisième millénaire une incarnation humaine de Lucifer, en Chine.

L’influence de cette incarnation, en ce qui concerne l’intelligence des hommes, ne s’est éteinte, en réalité, qu’au quatrième siècle après le Mys­tère du Golgotha. Elle eut longtemps encore des échos et des continuateurs.

À cette incarnation de Lucifer dans la Haute-Anti­quité succéda l’incarnation du Christ au début de notre ère - cette dernière déterminant tout le sens réel de l’évolution terrestre.

Mais une troisième incarnation va s’ajouter aux deux autres, dans un avenir qui n’est plus très éloigné. Et les événements de notre époque se dessi­nent déjà en vue de préparer cette troisième incarnation.

Ce qui déjà se prépare, ce qui arrivera sans aucun doute, dans un temps assez proche de nous, c’est une véritable incarnation d’Ahriman sur la terre !

Or, comme vous le savez, nous vivons depuis le mi­lieu du XVe siècle dans une période où l’humanité doit, peu à peu, prendre pleinement possession des forces de la conscience. Il sera donc très important que les hom­mes affrontent l’incarnation d’Ahriman d’une manière pleinement consciente.

À vrai dire, l’incarnation de Lucifer n’avait été percep­tible et compréhensible que pour les prophètes des Mys­tères antiques. De même, le sens réel de l'incarnation du Christ est resté très peu conscient chez la plupart des hommes. Par contre, l’humanité devra maintenant ac­cueillir très consciemment l’incarnation d’Ahriman sur le plan physique - en dépit des bouleversements qui ébran­leront alors l’existence des hommes.

Car, au milieu de ces guerres continuelles et d’autres fléaux, l’esprit hu­main deviendra de plus en plus ingénieux dans le do­maine physique ; à cause de ces progrès de l’ingéniosité physique, et d’autres comportements humains qu’on ne pourra pas empêcher, l’incarnation d’Ahriman devien­dra, non seulement possible, mais encore inéluctable.

Mais, dans le monde suprasensible, la puissance ahrimanienne prépare déjà son incarnation. Le but de ces préparations, c’est de faire en sorte qu’Ahriman, lorsqu’il apparaîtra sous forme humaine, puisse séduire et pervertir un nombre d’êtres humains aussi grand que possible.

La tâche des humains sera donc de vivre cet événement en pleine conscience.

S’ils le font, l’événe­ment tournera à l’avantage de l’humanité, car il favori­sera parmi nous une évolution spirituelle supérieure ; grâce à Ahriman, on percevra beaucoup mieux ce que l’humanité peut ou ne peut pas acquérir par des moyens purement physiques.

L’essentiel est que les humains de­viennent de plus en plus conscients dans tous les domai­nes, et qu’ils comprennent de mieux en mieux quels sont les courants actuels qui favorisent ou contrecarrent les visées d’Ahriman.

Il faut savoir qu’Ahriman vivra sur la terre parmi les hommes, mais que les hommes résiste­ront et décideront eux-mêmes ce qu’ils veulent appren­dre de lui, ou recevoir de lui. La Science spirituelle a la tâche de montrer quels sont les courants spirituels - ou non spirituels - qui favorisent ou contrecarrent Ahri­man, mais aussi ceux qu’Ahriman pourrait employer pour rendre les hommes de plus en plus inconscients de sa venue.

En ce cas, il les attaquerait, en quelque sorte par surprise, et pourrait les amener à nier les buts de l’évolution spirituelle de la terre, et à empêcher cette évolution de parvenir à son terme normal.

Mais pour comprendre tout le processus dont je vous parle, il faut connaître la vraie nature de certains courants - spirituels ou non - qui existent d’ores et déjà.

Ne voyez-vous pas combien se multiplient, à l’heure actuelle, ceux qui ne veulent rien savoir d’une science du spirituel, d’une connaissance du spirituel ?

Ne voyez-vous pas combien deviennent nombreuses les âmes qui ne reçoivent plus aucune impulsion des anciennes forces religieuses ?

Que l’on aille à l’église, ou non, cela n’a déjà plus la moindre importance pour la plupart d’entre eux. L’ancien savoir religieux n’a déjà plus, à leurs yeux, au­cun sens ! Ils ne se décident pas pour autant à tenir compte le moins du monde des nouveaux apports de vie spirituelle qui peuvent surgir, de-ci, de-là - ils les contestent, ils les refusent, ils se mettent sur la défensi­ve, ils les taxent de non-sens, de complications gênantes, ils n’aperçoivent aucunement leur valeur.

Mais l’homme, tel qu’il vit sur la terre, est une unité. On ne peut pas séparer son être spirituel de son être physique. Les deux agissent de concert et forment une unité, depuis la naissance jusqu’à la mort.

Et quand l’homme n’emploie pas ses facultés psychiques à recevoir du spirituel, le spirituel n’en existe pas moins ! Depuis le deuxième tiers du XIXe siècle, vous le savez, le spirituel afflue de toutes parts et cherche à pénétrer dans l’évolu­tion de la terre. Voici ce qu’on peut dire : le spirituel est là, mais les hommes ne veulent pas l’accueillir.

Que devient alors ce spirituel, que l’on repousse ?

Si paradoxal que cela paraisse - car bien des choses qui sont vraies, et même très vraies, semblent paradoxales aux hommes d’aujourd’hui, pour peu que ces sortes d’hommes soient portées sur la nourriture et sur la bois­son - le spirituel pénètre à leur insu dans leurs processus digestifs, nutritifs.

Tel est le secret du cheminement vers le matérialisme, qui a commencé à s’accentuer, ou du moins à se préparer, vers 1840. Les hommes qui ne veu­lent pas accueillir du spirituel dans leurs âmes en reçoi­vent, malgré tout, du seul fait qu’ils mangent et qu’ils boivent. Ils mangent et boivent de l’esprit. Ils devien­nent des mangeurs d’âme et des mangeurs d’esprit.

Et par ce détour, l’esprit se déverse dans un élément luciférien, l’esprit se transmet à Lucifer. Les forces lucifériennes s’en trouvent renforcées et elles pourront mieux soutenir la puissance ahrimanienne, lorsque celle-ci s’incarnera.

Les hommes de l’avenir devront pren­dre conscience de ce dilemme : ou ils accueilleront consciemment la connaissance de l’esprit, ou ils mange­ront et boiront inconsciemment de l’esprit, qu’ils livre­ront ainsi aux forces lucifériennes.

Ahriman favorise tout particulièrement ce courant des mangeurs d’âme et d’esprit.

C’est un moyen, pour lui, de bercer et d’endormir les hommes dans une sécurité trompeuse, et lorsqu’ensuite, il se mêlera à eux par son incarnation, il pourra les attaquer par surprise, c’est-à-dire les vaincre, puisqu’ils seront hors d'état de l’affron­ter consciemment.

Mais Ahriman peut aussi travailler directement à pré­parer son incarnation, et il n’y manque pas. Lorsque les hommes actuels parlent de vie spirituelle, il s’agit gé­néralement, tout au plus, de vie intellectuelle.

Celle-ci ne se rattache pas au vrai monde spirituel. Une vie pure­ment intellectuelle s’est généralisée de plus en plus ; elle a d’abord envahi les sciences, et maintenant, elle prend possession de la vie sociale. Là, elle conduit à tous les excès possibles. De quelle nature est donc cette intellectualité ?

Cette vie intellectuelle est très peu liée aux intérêts, aux enthousiasmes des individus. Je vous le demande : combien d’enseignants voyez-vous aujourd’hui, dans les établissements scolaires des différents degrés, qui s’adonnent à leur tâche avec un réel enthousiasme ? Ils servent une certaine science, parce que leur métier le veut ainsi ! Les intérêts immédiats de l’âme interviennent très peu dans leur activité. Il est également émoussé chez leurs disciples, chez les jeunes.

Songez à tout ce qu’on apprend pendant les diverses phases de sa vie, et voyez combien la vie intellectuelle est devenue quelque chose de superficiel ! Que de gens sont positivement obligés d’écrire et de publier une quantité inouïe d’essais et d’ouvrages intellectuels qu’on conserve dans les bi­bliothèques, sans profit pour personne !

Cette vie intellectuelle qui n’est animée par aucune chaleur d’âme, par aucun enthousiasme, par aucune vie réelle - elle favorise directement l’incarnation d’Ahri­man. Car les hommes sont ainsi bercés et endormis, au profit des entreprises d’Ahriman.

En outre, il existe de nombreux courants, spirituels ou non spirituels, qu’Ahriman peut utiliser lorsque les hommes ne les orientent pas de la bonne manière. Ces derniers temps, vous avez entendu proclamer partout - et vous l’entendez encore - qu’il faut créer des États nationaux, nationalistes, des empires basés sur « la liberté des peuples ». On entend revendiquer la « liberté », c’est-à-dire l’autonomie, pour chaque groupe ethnique, fût-il extrêmement petit.

Mais le temps est révolu où il était bon de fonder des royaumes et des empires sur les liens du sang, sur les lignées et les tribus ! Et lorsqu’on en appelle, de nos jours, à la liberté de groupes divers, qui sont nés de l’intellect et non de l’esprit, alors on at­tise dans l’humanité les plus terribles discordes. Ces dis­cordes, la puissance ahrimanienne saura les mettre à pro­fit ! Tous les chauvinismes, tous les faux patriotismes se­ront des matériaux avec lesquels Ahriman construira son empire.

Autre chose encore : nous voyons partout aujourd’hui que les gens s’affilient à tel ou tel parti politique. On ne veut absolument pas voir clair au sujet de ces opinions partisanes, de ces « programmes » élaborés par les divers partis. De nos jours, il est possible de démontrer les principes les plus extrémistes - par exemple, le léninisme - avec une grande acuité intellectuelle, mais on peut éga­lement démontrer, avec tout autant d’acuité, les princi­pes contraires ou d’autres, qui sont intermédiaires.

On peut, en réalité, démontrer n’importe quelle opinion, n’importe quel programme ! L’esprit intellectualiste qui règne parmi les hommes ne suffit absolument pas à créer des principes viables, vivants, utilisables dans la vie. Ce que l’intellect démontre n’est pas forcément viable, ni vivant. Voilà pourquoi les divers partis se dressent les uns contre les autres ; la plupart de leurs opinions peu­vent être démontrées parce que notre intellect demeure à un niveau très superficiel des choses, et n’atteint pas à la couche profonde où résident les réalités. Cela aussi, il faudrait s’en rendre compte et le comprendre à fond.

Les hommes actuels aiment que leur intelligence s’af­faire à la surface des choses, ils ne cherchent pas à utili­ser des forces spirituelles plus pénétrantes, à atteindre des sphères plus larges, plus conformes au Vrai. Ainsi, dans les sciences, on aime tout particulièrement les chif­fres, mais dans la vie sociale, il en va de même. Voyez la sociologie : elle se construit presque entièrement sur des statistiques !

Et c’est sur des statistiques, autrement dit, sur des chiffres, que l’on se base pour décider les choses les plus importantes. Or, à l’aide des chiffres, on peut tout démontrer, tout croire. Le chiffre n’est pas un moyen de prouver réellement quelque chose. Mais c’est un excellent moyen de suborner les hommes !

Tant qu’on ne se détourne pas du chiffre pour envisager l’élément qualitatif, le chiffre peut être extrêmement trompeur.

En voici un exemple familier : on a beaucoup discuté sur la nationalité des Macédoniens.

Beaucoup de choses, dans la vie politique de la péninsule balkanique, dépen­dent des statistiques que l’on s’efforce d’établir. On a donc des chiffres, qui ne sont ni plus ni moins valables que ceux des autres statistiques. Que l’on fasse une sta­tistique des récoltes de blé et de seigle, ou des popula­tions de nationalité grecque, serbe et bulgare qui vivent en Macédoine - on peut toujours en tirer les plus belles déductions.

Mais, si on se tournait un peu vers le point de vue qualitatif, on verrait que souvent, pour un père grec, on a enregistré un fils bulgare et un autre fils serbe. Comment ces choses arrivent, je vous laisse le soin de l’imaginer. Mais de telles statistiques sont prises en considération par les législateurs, bien qu’en réalité, elles soient seulement les instruments d’un parti. Car, bien entendu, dans le cas cité, si le père est grec, ses deux fils le sont aussi.

Voilà ce que font les hommes avec les chif­fres ! C’est grâce aux chiffres qu’Ahriman remporte ses plus grandes victoires, lorsqu’on prend ces chiffres comme arguments démonstratifs.

Il y a un autre moyen dont Ahriman peut se servir. Vous ne l’admettrez pas immédiatement, sans doute, car la chose paraît plutôt paradoxale. Vous savez qu’au sein de notre mouvement de Science spirituelle, nous avons tenté d’approfondir spirituellement le sens des Évangiles.

Cela devenait nécessaire, de plus en plus nécessaire à notre époque, mais ces tentatives d’approfondissement spirituel ont été contestées, honnies par de nombreuses personnes, comme l’a été la Science spirituelle dans son ensemble.

Des gens qui se croient des modèles d’humilité chré­tienne mais qui sont, en réalité, terriblement orgueilleux, déclarent un peu partout, et de plus en plus souvent, qu’on ne devrait méditer que sur le récit simple et mo­deste, voire naïf, que proposent les Évangiles, et ne pas chercher à comprendre le Mystère du Golgotha par les méthodes compliquées de la Science spirituelle.

Ceux qui parlent ainsi font preuve d’un grand orgueil, car ils méprisent la recherche loyale de certains de leurs sem­blables. Ils sont si présomptueux qu’ils croient pouvoir atteindre aux plus hautes connaissances du monde spiri­tuel sans fournir le moindre effort de pensée - simple­ment par une lecture ingénue des Évangiles. Oui, c’est dans les confessions religieuses et dans les sectes religieu­ses que sévit le plus terrible orgueil !

Voyez-vous, les Évangiles sont apparus en un temps où la sagesse luciférienne était encore vivante. Pendant les premiers siècles chrétiens, on a compris les Évangiles tout autrement que plus tard. Aujourd’hui, les gens qui ne peuvent pas suivre une discipline initiatique préten­dent qu’ils comprennent les Évangiles. En réalité, ils ne connaissent même plus le sens originel littéral de ces textes, car les traductions qu’on en a faites dans les lan­gues les plus diverses ne sont pas vraiment les Évangiles : ce sont des textes qui ne rappellent même plus le sens originel des mots.

De nos jours, on ne peut parvenir que par les voies de la Science spirituelle à la véritable connaissance de l’en­tité qui est intervenue dans l’évolution terrestre au début de notre ère. Celui qui aimerait se plonger seulement, « en toute simplicité », dans les récits évangéliques, ne parvient jamais à saisir intérieurement l’entité du Christ, mais seulement à en avoir une sorte de vision illusoire, et dans les cas extrêmes, une hallucination.

C’est une hal­lucination parfois très raffinée, mais ce n’est qu’une hal­lucination. C’est pourquoi put se répandre si facilement l’opinion théologique que l’homme appelé Jésus de Nazareth ne renfermait rien de divin, et qu’il fut seule­ment une personnalité historique comparable à celles de Platon, de Socrate, et de quelques autres.

L’humble charpentier de Nazareth est ainsi devenu, pour beau­coup de théologiens, une sorte d’idéal. Quant à la vision qu’eut Saint Paul sur la route de Damas, très peu de théologiens actuels savent l’expliquer, et comme les Évangiles, à eux seuls, ne procurent qu’une hallucination du Christ, ils déclarent souvent que l’expérience de Saint Paul n’était elle-même qu’une hallucination.

Il est actuellement indispensable que l’on approfon­disse le texte des Évangiles par les méthodes de la Science spirituelle. Car une sorte d’engourdissement s’empare des âmes qui veulent en rester à l’enseignement confessionnel et Ahriman utilisera cette inertie pour parvenir à ses buts : lors de son incarnation, il attaquera les hommes par surprise.

Et ceux qui croient être émi­nemment chrétiens en repoussant tout progrès dans la connaissance du Mystère du Golgotha, ceux-là, dans leur orgueil, seront les meilleurs sectateurs d’Ahriman.

Oui, les confessions religieuses sont déjà devenues de vrais terrains de culture pour les forces ahrimaniennes. Il ne sert à rien de se détourner de cette vérité, en nourris­sant des illusions d’une sorte ou d’une autre.

Certes, la mentalité matérialiste sert les intentions d’Ahriman en réduisant à néant tout ce qui est spirituel, en professant que l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il mange et boit… mais le refus obstiné d’approfondir les Évangiles, l’entê­tement à n’en garder que la simplicité idyllique et naïve, favorise tout aussi terriblement les visées d’Ahriman.

Voyez-vous, dès les premiers siècles chrétiens, on a élevé une sorte de digue protectrice, pour que chacun des quatre Évangiles n’influence pas les hommes d’une manière unilatérale et ne rétrécisse pas le champ de leur vue : on a rédigé et publié quatre Évangiles ! Le Mystère du Golgotha a été raconté à quatre points de vue !

Et il est indéniable qu’au moins en apparence, ces quatre Évangiles se contredisent. Par là, les hommes ont été préservés, pour peu qu’ils réfléchissent, d’une interpré­tation unilatérale. Mais il existe de nombreuses sectes dans lesquelles un seul des quatre Évangiles a la priorité, la primauté.

On constate là que la méditation d’un seul Évangile entraîne, à un point inouï, l’inertie psychique et les phénomènes hallucinatoires. En fait, les Évangiles furent publiés, en leur temps, pour créer un contrepoids à la Gnose luciférienne. Mais, quand on les prend, de nos jours, tels qu’ils furent donnés alors, ils ne servent plus le progrès de l’humanité, ils servent les intentions d’Ahriman.

Car une chose n’est jamais bonne en soi, dans un sens absolu. Une chose est bonne ou mauvaise selon l’usage qu’on en fait. La meilleure des choses peut devenir la pi­re, si les hommes ne l’utilisent pas correctement. Si les Évangiles peuvent être un sommet, ils peuvent aussi de­venir préjudiciables, quand les hommes sont trop pares­seux pour s’informer de leur interprétation spirituelle.

Ainsi, il y a beaucoup de choses, dans les courants spirituels ou non spirituels de l’époque présente, qui de­vraient être examinées de plus près. Du comportement des hommes, il dépendra, soit que l’incarnation d’Ahri­man entraîne à perdre complètement de vue le but de l’évolution terrestre - soit, au contraire, qu’elle incite à reconnaître les bornes de la vie intellectuelle, de l’intelli­gence courante.

Si les hommes prennent en main les courants qui conduisent à Ahriman, alors l’incarnation de cette entité adverse les conduira à identifier ce qui est ahrimanien et ce qui est luciférien. Alors ils pourront déduire de ce contraste le principe qui les équilibre et qui les domine.

C’est en toute conscience qu’ils connaî­tront les trois impulsions fondamentales de leur évolu­tion : celle de Lucifer, celle du Christ et celle d’Ahriman. S’ils ne le font pas, ils ne pourront plus espérer attein­dre, dans l’avenir, le but de l’évolution terrestre.

Mais, voyez-vous, de telles notions de Science spiri­tuelle ne peuvent être comprises que si on les aborde avec le plus grand sérieux. Car la Science spirituelle n’est pas une quelconque lubie émanant d’un esprit sectaire ! Elle est véritablement ce que dictent les nécessités de l’évolution terrestre.

Celui qui connaît ces nécessités n’a pas le choix entre « faire de la science spirituelle ou n’en pas faire ».

Son devoir est d’agir en sorte que toute la vie des hommes, tant physique que spirituelle, soit illu­minée et fécondée par la Science spirituelle !

L’incarnation d’Ahriman ne pourra pas être évitée.

Elle se fera, car il faut que les hommes se trouvent fina­lement en face de cette entité adverse, et que, si je peux m’exprimer ainsi, ils la regardent dans les yeux. Cette entité incarnée montrera aux hommes à quelle acuité inouïe d’intelligence ils peuvent parvenir, lorsqu’ils s’ai­dent de toutes les forces terrestres.

Au milieu des maux et des bouleversements qui affligeront les hommes dans un proche avenir, on découvrira toutes sortes de forces et de substances grâce auxquelles l’humanité se procu­rera sa nourriture.

Mais on reconnaîtra que toutes les découvertes matérielles sont dues aux organes de l’en­tendement et non pas à l’esprit. On apprendra, par exemple, ce qu’il fait manger et boire pour devenir très intelligent.

On ne peut pas devenir plus spirituel en mangeant et en buvant, mais on peut, par ces moyens, acquérir une intelligence raffinée. Les hommes ne connaissent pas encore ces secrets. Ils se découvriront à la faveur des maux et des bouleversements.

Et certaines sociétés secrètes, qui existent déjà et qui s’y préparent, faciliteront l’incarnation d’Ahriman sur la terre. Oui, elle aura lieu ! Car il faut que l’homme apprenne, durant la durée de son évolution terrestre, quelle est la vraie nature des processus purement matériels.

Si nous comprenons bien que n’importe quel pro­gramme de parti peut toujours être démontré, et que le programme contraire peut l’être tout aussi bien, alors nous nous déciderons à nous élever jusqu’à une menta­lité tout autre, et à ne plus démontrer, mais vivre, ce que nous pensons être la vérité !

Car une chose vécue est toute différente d’une chose simplement démontrée.

De même, nous comprendrons qu’il est de plus en plus nécessaire d’approfondir le sens des Évangiles grâce à l’investigation spirituelle. L’entêtement à ne prendre que la lettre, le sens littéral des Évangiles, favorise la culture ahrimanienne. On peut déjà très facilement se rendre compte, ne fût-ce que pour des motifs extérieurs, que l’interprétation littérale des Évangiles n’a plus au­cune valeur pour les hommes actuels.

Car ce qui a été juste pendant une époque n’est pas forcément juste pour les époques suivantes. Bien au contraire, un principe périmé et que l’on veut maintenir par force ou par routi­ne, devient très vite luciférien, ou même ahrimanien. La simple lecture des Évangiles ne suffit plus. Il faut au­jourd’hui partir des Évangiles pour acquérir des connais­sances spirituelles sur le Mystère du Golgotha.

Certes, il est extrêmement difficile pour beaucoup de gens d’admettre ces vérités. Mais quiconque s’intéresse à l’Anthroposophie doit pourtant reconnaître que, jusqu’à présent, les diverses couches de notre culture, en se su­perposant, n’ont provoqué qu’un chaos général ! Une lumière nouvelle doit venir éclairer ce chaos.

Il serait bon que l’on fit, de temps à autre, cette expé­rience : écouter parler un politicien radical ou progres­siste, sur telle ou telle question d’actualité - puis écou­ter parler sur la même question un prêtre bien engagé dans sa confession religieuse, et ayant gardé la manière de penser, les formes de pensée d’un ancien temps.

Ce sont là deux mondes, et vous ne les confondrez pas, vous ne les mélangerez pas, si vous avez le sens de la véracité. Écoutez ce que dit aujourd’hui de la question sociale un socialiste, par exemple, et écoutez tout de suite après ce qu’en dit un prédicateur catholique !

Il est très intéressant de regarder vivre l’un à côté de l’autre deux pôles de culture qui emploient les mêmes mots, mais dans des sens tout différents. Le même mot signifie une chose pour l’un, et autre chose pour l’autre. Il est vrai que, très souvent, les hommes des confessions reli­gieuses éprouvent la nostalgie de l’approfondissement spirituel, tel que nous le concevons. Ainsi, ce ne fut pas un phénomène insignifiant, lorsqu’un esprit aussi éclairé que le Cardinal Newman, lors de sa nomination au car­dinalat, à Rome, déclara « qu’il ne voyait pour le chris­tianisme aucune autre voie de salut qu’une nouvelle ré­vélation. »

Oui, le Cardinal Newman a dit cela ! Mais, naturelle­ment, il n’a pas eu le courage de prendre au sérieux une nouvelle révélation spirituelle d’aucune sorte. Et les au­tres font comme lui. Vous pouvez lire aujourd’hui d’in­nombrables écrits qui préconisent telle ou telle chose dont l’humanité a un besoin urgent, notamment dans le domaine social. Un nouvel ouvrage vient de paraître : « Socialisme », par Robert Wilbrandt, qui est le fils du poète Wilbrandt.

Il explique la question sociale, sur la base de maintes connaissances de détail, qui sont justes, et puis il dit : « Sans l’esprit, rien n’est possible, et le tour que prennent les événements montre que l’esprit est in­dispensable. » - Oui, mais à quoi en arrive un homme de cette sorte ?

Il en arrive à énoncer le mot « esprit » - à évoquer le concept abstrait d’esprit - mais il refuse énergiquement d’admettre la moindre tentative de connaissance suprasensible. Avant toute chose, compre­nons que le fait de se vautrer dans des abstractions, tout en réclamant de l’esprit à grands cris, ne représente pas un progrès spirituel et n’est même pas un signe de spiri­tualité ! Il ne faut pas confondre les bavardages intellec­tuels avec la recherche positive et concrète des contenus du monde spirituel, recherche que nous pratiquons dans l’Anthroposophie.

Des quantités de gens parlent au­jourd’hui de l’esprit, mais vous qui acceptez et recevez la Science spirituelle, vous ne devriez pas vous laisser sé­duire par ces bavardages, vous devriez vous rendre compte qu’il y a une grande différence entre ces discours purement intellectuels et les descriptions concrètes du monde spirituel. Car l’Anthroposophie expose et décrit le monde spirituel comme d’autres exposent et décrivent le monde physique, sensible.

Vous devriez vous rappeler toujours cette différence, et bien savoir que les bavarda­ges spiritualistes abstraits sont des moyens pour se dé­tourner de la véritable recherche spirituelle. Bien des hommes qui parlent aujourd’hui de l’esprit ne visent, en réalité, qu’à en détourner les âmes.

Faire appel à l’esprit par des moyens purement intellectuels, cela ne conduit jamais à l’esprit. Mais qu’est-ce que l’intellect ? Quel est le contenu de notre intelligence humaine ?

Je ne puis mieux vous l’expliquer qu’en vous propo­sant une image. Représentez-vous que vous êtes devant un miroir ; vous regardez l’image que le miroir vous of­fre ; elle est toute semblable à vous-mêmes, et pourtant, elle n’est rien de réel. Elle résulte uniquement de la ré­flexion par le miroir.

Toute l’intelligence que possède votre âme, tout votre bagage intellectuel, n’est ainsi qu’un reflet. Et de même que votre reflet n’est dû qu’au miroir, l’intelligence n’est due qu’à l’appareil physique de votre entendement, c’est-à-dire à votre cerveau. Oui, l’homme n’est intelligent que grâce à son cerveau, grâce à son corps !...

Vous ne pourrez jamais vous toucher en tendant la main vers le miroir ; de même, il est impossi­ble de saisir l’esprit, si on ne se tourne que vers l’activité intellectuelle - car l’esprit n’y est pas ! - Ce qu’embrasse l’intelligence, fût-elle extrêmement pénétrante, ne contient jamais de l’esprit, mais seulement l’image de l’esprit. Vous ne pouvez pas vivre l’esprit, faire l’expé­rience concrète de l’esprit, tant que vous en restez à l’intelligence.

C’est en quoi celle-ci est si trompeuse : elle fournit une image, un reflet de l’esprit, mais non l’esprit lui-même : on croit l’avoir, et on ne se donne plus au­cune peine pour tenter de le vivre réellement. On ne tient que son reflet, mais on se sent très capable d’en parler comme si on le possédait.

Distinguer l’esprit réel de la simple image de l’esprit que donne l’intellect, telle doit être la tâche d’une Science spirituelle qui ne se veut pas théorique, mais concrète et positive.

Voilà ce que je voulais vous dire, ce soir, pour ren­forcer le sérieux de votre position à l’égard de la vie spi­rituelle orientée par l’Anthroposophie.

Car l’évolution de l’humanité à venir dépendra de cette position. Si les diverses choses que j’ai caractérisées aujourd’hui conti­nuent à être cultivées par les hommes comme elles le sont encore, alors, Ahriman sera, sur la terre, un hôte redoutable.

Mais si les hommes arrivent à prendre sur eux de devenir bien conscients de ces choses et de les di­riger dans le bon sens, alors, l’humanité pourra garder toute sa liberté à l’égard d’Ahriman ; elle apprendra grâce à lui que la terre physique est vouée tout entière à la décadence et au déclin ; les hommes s’élèveront, de ce fait, au-dessus du monde terrestre.

Lorsque, dans la vie physique, un homme a atteint un certain âge, son corps physique décline… et s’il est rai­sonnable, il ne s’en plaint pas, car il sait que son âme est appelée à une vie qui n’est pas parallèle au déclin du corps physique.

Il y a quelque chose, dans l’humanité, qui n’est pas lié à la décadence de la terre physique - la­quelle a déjà commencé - et qui devient de plus en plus spirituel. Apprenons à nous dire sans frayeur que la terre est entrée dans sa phase de décadence, et que la vie humaine ne cesse de décliner sous le rapport physique.

Nous aurons d’autant plus de force pour introduire dans notre civilisation l’élément immortel qui doit finalement émerger de toute l’évolution terrestre.

C’est là ce que je voulais vous dire aujourd’hui.

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Troisième conférence
Dornach, 29 janvier 1921

Des différentes considérations que nous avons faites, ces derniers temps, vous pourrez déduire qu’un rapport intime - bien qu’il ne soit pas perceptible extérieure­ment - existe entre un corps céleste, une planète, et l’être qui est son principal habitant à une époque don­née.

On peut envisager aux points de vue les plus divers ce rapport entre l’homme et l’ensemble de la vie de la terre, avec tout ce qui s’y rattache. Nous allons au­jourd’hui considérer cette question d’un point de vue spécial, et nous en déduirons quelques notions sur l’être véritable de l’homme.

Nous savons que l’homme accomplit sa destinée ter­restre par des incarnations successives. Elles le mettent plus étroitement en rapport avec la planète terrestre que ne le font les périodes séparant la mort d’une nouvelle naissance. Celles-ci éloignent l’homme de la terre, beau­coup plus qu’il ne peut l’être entre la naissance et la mort.

Mais être éloigné de la terre ou s’en rapprocher, cela ne signifie rien d’autre que des variations profondes dans nos rapports avec les entités du monde spirituel.

Car ce que nous appelons les domaines « sensibles », c’est-à-dire extérieurement perceptibles par nos sens, de l’univers, ce ne sont en définitive que des expressions d’un certain rapport entre nous et les êtres spirituels. Notre terre peut bien ressembler physiquement à ce que décrivent les géologues - à un grand amoncellement de cailloux et de roches, entouré d’une enveloppe d’air - mais cela n’est, au fond, que son apparence.

Ce qui nous apparaît de la sorte n’est, en réalité, que le corps de certaines en­tités spirituelles. Et d’autre part, ce qui nous apparaît en dehors de la terre, ce qui projette son éclat sur la terre et que nous appelons le ciel étoilé, le monde des astres, n’est, tel que nous le voyons tout d’abord, que l’expres­sion « sensible » des coordinations entre les êtres divins des Hiérarchies.

Nous menons notre vie, entre la nais­sance et la mort, grâce à ce qui nous paraît être le globe pesant de la terre ; il est le substrat sur lequel nous vivons et, de ce fait, il nous est particulièrement familier. Entre la mort et une nouvelle naissance, nous entrons bien da­vantage en relation avec ce qui brille au fond de l’espace, avec le monde des astres.

C’est bien plus qu’une image, c’est une vérité profonde, lorsqu’on dit que l’homme descend des mondes stellaires sur la terre, lorsqu’il s’y incarne par la naissance.

Nous ne devons pas nous ima­giner, néanmoins, que l’aspect sous lequel se présente à nous, ici-bas, le monde des étoiles, est celui sous lequel nous le percevons entre la mort et une nouvelle naissan­ce. Il n’en est rien ! Ce que nous percevons alors, c’est la réalité interne, spirituelle, du monde des astres.

Nous avons alors à faire avec l’intérieur de ce qui, pour l’homme terrestre incarné, est réellement extérieur. Ainsi donc, voudrais-je dire, tout est apparence, que nous regardions en haut ou en bas. La vérité, l’essence, sont derrière cette apparence.

Et s’il en est ainsi, c’est parce que notre vie terrestre incarnée, d’une part, et notre vie spirituelle, cosmique, post-mortem, d’autre part, sont l’une et l’autre exposées au danger de dévier hors des normes humaines : sur terre, nous pouvons de­venir trop apparentés à notre planète, et développer des impulsions trop terrestres - mais hors de la vie terres­tre, nous pouvons être tentés de ressembler par trop aux puissances cosmiques extérieures à la terre. Ici-bas, sur terre, nous nous trouvons trop près de l’apparence imagée de l’Être.

Celui-ci se voile et s’enve­loppe de matérialité. Nous lui devenons étrangers. Lorsque nous évoluons entre la mort et une nouvelle naissance, nous sommes totalement plongés dans l’Être spirituel, nous vivons de sa vie, et nous courons le dan­ger de sombrer en lui, de nous y dissoudre.

Tandis qu’ici-bas, nous sommes exposés à nous durcir dans l’existence physique - là-bas, entre la mort et une nou­velle naissance, nous sommes exposés à nous noyer dans l’existence spirituelle.

Ces deux risques existent parce qu’à côté des puissan­ces régulières que nous connaissons sous le nom de Hiérarchies spirituelles, il existe aussi des entités irrégu­lières. Vous savez qu’on trouve des « esprits élémentaires » dans les trois règnes de la nature ; ensuite, il y a l’hom­me ; et plus haut, les Hiérarchies régulières, à commen­cer par les plus proches de l’homme. On dit, en Science spirituelle, que ces Hiérarchies « apparaissent à leur juste heure cosmique ». Mais il y a aussi des entités qui appa­raissent dans l’évolution cosmique « à contre-temps ».

Ce sont les entités lucifériennes et ahrimaniennes dont je vous ai parlé, souvent déjà. Vous vous êtes probablement déjà représenté les en­tités lucifériennes : ce sont essentiellement des êtres qui, tels qu’ils sont actuellement, devraient avoir vécu dans une époque bien antérieure. Au contraire, les en­tités ahrimaniennes, telles qu’elles sont actuellement, de­vraient vivre seulement plus tard, dans une époque fu­ture.

Les entités lucifériennes sont des entités retardataires, alors que les entités ahrimaniennes sont, en quelque sorte, prématurées. Dans le passé, les entités lucifériennes ont dédaigné de profiter du temps qui leur était imparti et de participer alors pleinement à l’évolution. Lorsqu’elles se manifes­tent de nos jours, elles sont des êtres retardés à un stade antérieur de l’évolution, à un niveau ancien. Par contre, les entités ahrimaniennes ne savent pas at­tendre, pour devenir ce qu’elles sont, l’époque ultérieure de l’évolution que leur est impartie. Elles veulent se réa­liser dès maintenant.

Alors, elles se durcissent dans l’existence actuelle. Elles se montrent déjà à nous sous une forme à laquelle elles n’auraient dû parvenir, en réa­lité, que bien plus tard. Lorsqu’on lève les yeux vers les lointains espaces du cosmos et qu’on voit l’ensemble des astres - que voit-on, en réalité ? Vous connaissez ce spectacle bien parti­culier : la Voie lactée, le firmament… tout cela est la manifestation de l’être luciférien !

Ce qui nous environne ainsi, nous baigne de rayons lumineux, c’est l’expression de l’essence luciférienne du cosmos ! Et, comme je viens de le dire, elle en est restée, à une phase passée, révolue, de son évolution. Et quand nous marchons sur la terre, sur cette surface rigide, ce sol tient sa dureté du fait qu’il est, pour ainsi dire, un conglomérat d’entités ahrimaniennes.

Celles-ci s’attribuent, artificiellement en quelque sorte, un niveau d’existence auquel elles ne devaient parvenir que bien plus tard dans leur évolution. Voilà pourquoi, lorsque nous nous adonnons exagéré­ment à la beauté du monde sensible et, plus particuliè­rement, du ciel étoilé, cela peut nous rendre de plus en plus lucifériens.

Cette contemplation, entre la naissance et la mort, n’a pas de valeur actuelle et ne concerne pas une réalité « présente » ni « directe ». Elle provient d’un instinct qui nous est resté, depuis le temps où nous sé­journions dans les mondes spirituels, entre notre mort et notre naissance (ou conception).

Là, nous avons acquis une trop forte parenté avec les mondes cosmiques, et il nous en est resté une certaine tendance - qui n’est, à vrai dire, pas très fréquente dans l’humanité actuelle - à nous laisser ravir d’admiration par le monde des étoiles. C’est un penchant que nous développons en conséquence de tout notre « karma ».

Nous nous créons ce karma parti­culier lorsque, sur terre, entre la naissance et la mort, nous vivons dans un état de demi-sommeil et ne culti­vons pas nos facultés conscientes avec assez de zèle. Au contraire, si nous participons trop fortement à ce qui est terrestre - entre la naissance et la mort - cela augmente le risque d’ahrimanisation qui menace tout homme : lorsque nous nous enfonçons trop complai­samment dans la vie sensible, dans l’élément terrestre - alors apparaissent chez nous des traits ahrimaniens.

Bien entendu, tout cela a des répercussions profondes sur l’entité humaine. Lorsqu’entre la mort et une nou­velle naissance, nous nous perdons en quelque sorte dans le monde spirituel et devenons trop semblables aux entités supérieures, extra-terrestres, nous ne pouvons plus ensuite, ici-bas, trouver notre équilibre entre les deux domaines, et ces choses-là s’additionnent, d’incar­nation en incarnation.

Nous pourrons alors arriver à une vie terrestre pendant laquelle nous ne pourrons plus vieillir. Aujourd’hui, un danger de cette sorte est déjà suspendu sur nos têtes.

Il pourra déjà se manifester, en certains cas, lors de notre prochaine incarnation. Alors, peu après notre naissance, les entités lucifériennes pour­ront nous maintenir dans un certain état infantile et faire en sorte que nous ne mûrissions jamais.

Les personnes qui se livrent volontiers à l’exaltation ou à un mysticisme nébuleux et déréglé, qui se détour­nent de la pensée nette et claire, qui détestent les concepts bien délimités, et qui dédaignent de cultiver un certain zèle, une certaine disponibilité - car elles préfè­rent le rêve - s’exposent à ce danger. Rester infantiles, dans le mauvais sens du mot, lors de leur prochaine in­carnation !

C’est une tentation luciférienne qui se fera sentir dans toute l’humanité. Dès lors, les êtres humains ne plongeraient plus entièrement dans l’existence terres­tre.

À la naissance, ils resteraient comme adhérents au monde suprasensible. Les esprits lucifériens, qui se sont créés des liens avec notre terre, s’efforcent de compro­mettre ainsi l’évolution humaine, car à ce moment, on ne verrait plus sur terre de vieillards, mais seulement des êtres humains qui passeraient toute leur vie dans une il­lusion de fausse jeunesse.

De ce fait, les esprits lu­cifériens amèneraient la terre, en tant que planète, à de­venir de plus en plus un seul corps, animé par une seule âme, qui serait commune à tous les individus, car toutes les âmes individuelles s’y fondraient. Un corps collectif, avec un psychisme collectif, tel est l’objectif des puissan­ces lucifériennes.

Rappelez-vous maintenant ce que j’ai souvent exposé déjà : ce qui importe dans l’évolution de la terre, ce n’est ni le règne minéral, ni le règne végétal, ni le règne ani­mal, car ces trois règnes ne sont, en réalité, que les déchets de l’évolution. Ce qui importe, c’est ce qui se passe à l’intérieur de la peau humaine, et c’est dans l’or­ganisme de l’homme que résident les forces qui font évo­luer notre planète.

Vous comprendrez alors qu’il est im­possible de faire des prédictions sur ce qu’il adviendra finalement du globe terrestre en forgeant des hypothèses physiques. Ces hypothèses ne peuvent avoir qu’un inté­rêt très limité ! On ne peut se faire une idée sur ce sujet que lorsqu’on connaît à fond l’entité humaine. Mais cette entité humaine peut s’allier à Lucifer par une sorte de pacte. Alors, la terre ne pourrait plus porter qu’un très petit nombre d’êtres vraiment individualisés ; elle tendrait à devenir un organisme global, avec un psy­chisme collectif.

C’est là ce que recherchent les puissan­ces lucifériennes. Prenez le tableau que tracent certains mystiques d’un état à venir qui leur semble extrêmement souhaitable. Ils répètent à satiété qu’ils veulent « se fon­dre dans le Tout », ce qui signifie tout au plus dans une quelconque unité panthéiste.

Là, vous pouvez percevoir l’inclination luciférienne que je viens de vous définir. Mais, d’un autre côté, des entités ahrimaniennes sont également entrées en relation avec notre terre. Elles ont la tendance opposée à ce que je viens de dire. Elles agis­sent dans les forces qui, pendant la vie terrestre, tirent notre organisme à elles et elles nous rendent de plus en plus intelligents, intellectualisés.

Car, à l’état de veille, c’est notre intelligence qui fait la liaison entre notre âme et notre corps physique. Lorsque cette intelligence est hypertrophiée, nous nous apparentons trop fortement à l’existence physique et nous perdons - là-aussi - toute possibilité d’équilibre. Le résultat, c’est que l’homme est finalement empêché d’alterner comme il le faut entre ses vies terrestres et ses vies extra-terrestres.

C’est à quoi s’efforce Ahriman : détourner l’homme, dans le proche avenir, de cette alternance régulière. Faire en sorte que l’homme refuse de s’incarner. Le rendre tel qu’il ne puisse réellement plus vivre que dans son incar­nation présente, c’est-à-dire en tant qu’intellectuel et non en tant qu’homme complet. Son idéal, c’est que l’homme puisse se forger des concepts de tout ce qui existe sur la terre.

Certaines personnes ont également cet idéal, qui serait d’emmagasiner dans l’entendement hu­main tous les concepts possibles relatifs à ce monde d’ici-bas. De tels concepts se durcissent dans le corps physique pendant toute la vie terrestre actuelle. Alors, l’homme éprouve un profond dégoût à l’idée de vivre encore des incarnations futures. Il éprouve, au contraire, une félicité à ne plus vouloir réapparaître sur la terre.

Je vous ai très souvent exposé comment la culture orientale est tombée en décadence. Là, Ahriman peut tout particulièrement provoquer l’égarement dont je parle. Certes, les Orientaux sont, dans leur vie intérieu­re, plutôt dominés par la puissance luciférienne. Mais cela facilite justement l’approche d’Ahriman, qui peut alors implanter en eux le désir d’en finir avec les incarna­tions terrestres et de ne plus réapparaître dans des corps physiques.

Certains maîtres spirituels de l’Orient, qui sont au service d’Ahriman, prêchent un idéal que les hommes doivent rechercher et qui est de ne plus jamais s’incarner sur la terre. Cet idéal figure parmi les choses que les doctrines théosophiques ont empruntées à la sa­gesse décadente de l’Orient actuel - vous savez que cet idéal n’a jamais été admis d’aucune façon par notre Anthroposophie.

On enseigne dans ces doctrines que le refus de s’incarner représente un très haut degré de per­fection humaine. Ceci est une tentation ahrimanienne. Cette tentation peut avoir des résultats terribles ! Certes, la terre ne deviendrait pas le grand organisme unifié que vise Lucifer, mais elle arriverait à une hyperindividualisation.

Les hommes parviendraient à un état ahrimanien si avancé qu’ils pourraient encore mourir, mais qu’après leur mort, ils deviendraient aussi semblables que possi­ble à la terre, ils resteraient comme adhérents au globe terrestre, qui ne serait plus lui-même que l’expression de cette foule d’êtres hyperindividualisés, séparés à jamais les uns des autres.

Tel est le but qu’Ahriman se propose : faire de la terre une expression de l’intellect - l’intellectualiser totale­ment. De nos jours, il faut absolument que l’humanité com­prenne que la destinée de la terre dépend de la volonté humaine. La terre sera ce que les hommes en feront. Elle ne sera pas ce que les forces de la Physique en feront !

Ces forces de la Physique seront réduites à néant, elles seront sans importance pour l’avenir de la terre, car ce­lui-ci sera uniquement ce que les hommes voudront en faire. Nous vivons d’ores et déjà ce tournant décisif de l’évolution terrestre. Une chose est de vivre dans un mysticisme nébuleux, dans des rêveries sans consistance, ou encore de se lais­ser captiver par la vie des sens, voire par la vie sensuelle, qui est aussi une sorte de rêverie obscure, de somnolen­ce, de refus de penser.

Et une autre chose est de se pénétrer entièrement d’intellect, de raison, d’emmagasi­ner tout ce que la raison peut comprendre, de mépriser la poésie et les produits de l’imagination, de voir partout des mécanismes, de devenir un pédant aride et solen­nel…

Les hommes ont le choix. Ils peuvent devenir des débauchés spirituels, qui sombrent complètement dans leur propre existence (car, en réalité, que l’on sombre en soi-même par un mysticisme nébuleux ou par des volup­tés sensuelles, ce ne sont que deux aspects d’une seule et même chose).

Ou bien l’homme peut devenir un pédant aride et dogmatique qui pèse tout froidement, qui sché­matise, qui classifie, qui numérote tout ! Tels sont les deux termes du dilemme. Mais il existe une troisième possibilité : c’est la com­pensation et l’équilibre entre les deux tentations.

Certes, on ne peut pas parler de l’équilibre en termes aussi frappants que ces deux tendances extrêmes. Il faut rechercher cet équilibre en gardant, pour ainsi dire, les deux puissances tentatrices, l’une à sa droite et l’autre à sa gauche - sans se laisser attirer trop fortement par l’une ni par l’autre.

On peut se régler en les obli­geant à se contrôler mutuellement, l’une par l’autre. Si l’homme se décide dès aujourd’hui à céder à la ten­tation de Lucifer, l’évolution de la terre ne sera jamais achevée ; la terre restera telle qu’était l’ancienne Lune - ou plus exactement, elle deviendra une caricature de cette ancienne Lune : un grand organisme doué d’une âme dans laquelle, comme dans un « Nirvana », toutes les âmes humaines seront fondues. S'il se décide à céder à la tentation ahrimanienne, c’est-à-dire à s’intellectualiser de plus en plus, ce sera le sacrifice de toute communauté terrestre, et les corps se­ront de plus en plus sclérosés, ossifiés et individualisés.

Par le mysticisme nébuleux ou par la sensualité, l’homme ferait de son corps une sorte d’éponge, tandis qu’il en ferait une pierre par l’hyperintelligence. Il sem­ble bien que l’humanité actuelle soit peu portée à choisir l’équilibre et qu’elle soit surtout attirée par les extrêmes. En Occident, les hommes ont de plus en plus le goût de l’intellect, du pédantisme. Là, l’homme enfonce l’in­tellect jusque dans sa vie corporelle.

D’autre part, à l’Est, les hommes ont une tendance à consumer leurs corps, à les brûler. C’est ce que l’on constate dans les philosophies décadentes de l’Orient, mais aussi dans les effroyables déchaînements sociaux de l’Europe de l’Est, qui n’en sont que le revers.

Le moment est venu pour l’homme de se décider pour l’équilibre. Mais on ne peut prendre conscience de ce devoir qu’en approfondissant les enseignements de la Science spirituelle. D’un côté, nous voyons l’aspiration au « Nirvana », qui est devenue la doctrine sacrée de l’Orient, mais qui est très différente de ce qu’elle était à l’origine. Car l’an­tique « Nirvana » n’était que la recherche de l’équilibre à l’aide de la clairvoyance réelle.

Lorsque la sagesse orien­tale décadente de notre siècle emploie ce terme, elle n’a plus en vue qu’un monde luciférisé. D’un autre côté, ce qui résulte de plus en plus des efforts occidentaux pour perfectionner la civilisation matérielle, sans se pénétrer aucunement de connaissance spirituelle, c’est la mécani­sation du monde, c’est un effort constant pour rendre mécaniques tous les processus de l’existence humaine.

Dans ma dernière conférence, j’ai décrit d’un certain point de vue le caractère désorienté, chaotique, de la vie humaine durant ces derniers temps. Si cela doit conti­nuer ainsi, il est indubitable que se produira l’ahrimanisation de l’humanité. On ne peut s’y opposer qu’en in­troduisant la connaissance du monde spirituel dans cette vie hyperintellectuelle et hyperindividuelle, entièrement commandée par les égoïsmes.

Partout, nous avons besoin de ces conceptions, de ces impulsions spirituelles. Il faut qu’elles pénètrent dans toutes les branches de la science, sinon, celle-ci finira par régner en despote et l’humanité sera ahrimanisée.

À l’heure actuelle, où les énigmes de la vie sociale frappent comme un ressac aux rivages de l’évolution, il est particulièrement important de lever les yeux vers les correspondances qui unissent l’homme à la vie de sa planète. Au sein des confessions religieuses traditionnelles, les idées que se formaient les hommes de leurs relations avec le monde spirituel ont lentement périclité.

Il ne reste guère que des articles de foi purement abstraits (c’est ce qui menace notamment la confession protestan­te) ou, pire encore, des principes autoritaires émanant d’une volonté de puissance et tout à fait extérieurs (cas de l’Église catholique romaine).

Ce sont, là encore, des symptômes de la double tentation qui cherchent à su­borner l’humanité. Il est donc nécessaire que l’homme trouve en lui-même une directive intérieure et qu’il voie librement ce qui le relie à sa planète, puis à tout le cos­mos. Il faut que l’homme sente que la Géologie n’est pas une vraie science de la terre. Le spectacle d’un colosse fait de cailloux et de rochers, baigné par des océans et enveloppé d’air, n’est pas réellement une vision de la ter­re !...

Et là-haut, le spectacle de la Voie lactée, avec ses mille soleils, n’est pas réellement une vision de l’univers ! Dans l’univers, il y a, en bas, des entités ahrimaniennes, en haut, des entités lucifériennes.

Elles transparais­sent à travers les réalités sensibles. Ensuite, il y a les Hiérarchies normales, vers lesquelles l’homme élève son regard lorsqu’il transperce les apparences, lorsqu’il at­teint la vérité.

L’homme des temps présents doit choisir entre : se vouer à l’illusion et rester « géologue », ou devenir « géosophe », c’est-à-dire interpréter tout ce qu’il voit sur la terre comme une émanation d’entités spirituelles dont les plus hautes sont les Séraphins, les Chérubins et les Trô­nes. L’homme qui lève les yeux vers le ciel étoilé peut éla­borer toutes sortes de théories à l’aide de ce qu’il voit làde ses yeux physiques. Alors, il se luciférise.

Mais, s’il est capable d’interpréter le spirituel qui transparaît là, à travers l’apparence sensible - alors il prend conscience des Kyriotetes, des Exusiaï, des Dynamis, et il trouve son équilibre. Il ne s’agit nullement de parler des entités cosmiques comme d’êtres meilleurs ou plus sublimes - il s’agit de percer les apparences et de rejoindre l’Être lui-même, auquel nous sommes nous-mêmes rattachés.

L’appa­rence sensible, en tant que telle, n’est pas trompeuse - elle ne ment pas. Quand nous l’interprétons avec justesse, les Hiérarchies divines sont là, elles s’offrent à notre vue spirituelle.

Seule peut nos tromper notre façon erronée de voir et de comprendre les apparences sensibles. Et, je l’ai dit tout à l’heure, nos erreurs proviennent de l’in­fluence luciférienne et de l’influence ahrimanienne. De telles idées, l’homme d’aujourd’hui n’en reçoit pour ainsi dire jamais, s’il s’en tient aux produits de notre ci­vilisation.

On a complètement oublié qu’autrefois, il en fut autrement. Certes, les hommes lisent encore avec une certaine avidité d’anciens écrits (du 12e au 15e siè­cle), mais ils les lisent sans les comprendre. Sinon, ils verraient que l’on ne pense comme ils le font que depuis fort peu de temps : quelques siècles, à peine ! Autrefois, on voyait dans une roche, et dans la terre le corps d’êtres spirituels, d’êtres divins.

Et dans les astres, on voyait la manifestation de ces êtres. Depuis fort peu de temps, l’homme a une « géologie » et une « cosmologie ». Il faut qu’il acquière dorénavant une « géosophie » et une « cosmosophie ».

Car, sous l’influence de sa cosmo­logie, il risque de se lucifériser, et sous l’influence de sa géologie, il risque de s’ahrimaniser. Il peut être sauvé s’il se crée une cosmosophie et une géosophie - les deux en­semble constituent l’Anthroposophie. Car l’homme est l’enfant du cosmos tout entier. Chercher, d’une manière unilatérale, la parenté de l’homme avec la lumière, c’est se reconnaître vassal de Lucifer ! Chercher, tout aussi unilatéralement, sa parenté avec la pesanteur, c’est se reconnaître vassal d’Ahriman. Ce qu’il faut, c’est nous pénétrer d’une impulsion volon­taire qui nous rende capables de trouver notre équilibre entre la lumière et la pesanteur, entre le terrestre et l’ex-traterrestre luciférien !

L’homme doit parvenir à cet équilibre, et il le peut, s’il complète ses représentations sensibles par des représentations suprasensibles. Encore autre chose de tout à fait paradoxal : rappelez-vous tout ce que je viens de dire et voyez ce qu’on lit dans la littérature courante, ce qu’on entend dans les amphithéâtres des Universités, etc. Mesurez l’abîme en­tre ces conceptions du monde !

Alors, vous sentirez ce qui est nécessaire pour que l’homme ne sombre pas dans la décadence : un travail conscient dans le domaine de la spiritualité. Il ne sera possible que si l’on se décide à prendre au sérieux des idées et des conceptions du monde telles que nous en avons exposé, encore une fois, aujourd’hui.

Nous continuerons à en parler demain.












Pascal Patry
Praticien en psychothérapie
Astropsychologue
Psychanalyste

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67000 Strasbourg

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