L’astrologie, une poésie de la vie
Un matin, il y a plusieurs années, des philosophes, des psychologues et des historiens curieux sont allés surprendre l’astrologie au lever du lit.
Ils ont dit que, comme cela, elle était très belle.
Elle avait juste eu le temps d’enfiler une chemise blanche.
Une chemise en coton ou en lin, bien qu’ils parlent plus volontiers de coton, ou pour mieux dire, un tissu qui accompagne les mouvements de la vie, sans trop se fatiguer.
Ils ont fait du café. Ça allait être le printemps, on le sentait depuis quelques années déjà. La fenêtre était ouverte, et pour le moment le soleil rasait fraîchement la pièce. À cette heure, on avait encore des rues calmes.
Ils lui ont dit qu’ils avaient apprécié son spectacle de la veille.
Elle a souri. Ils étaient plusieurs dans la pièce, ça n’avait pas l’air de la déranger. Le plus jeune avait vingt-cinq ans, le plus vieux, c’était difficile à dire. Mais après le café, malgré le charme, l’un d’entre eux a pu poser quelques questions au nom du groupe.
— Bonjour.
— Bonjour.
— On peut connaître votre âge ?
— Mon âge ?... Le vôtre. Le même que le vôtre.
— Il y a de gros écarts d’âge ici.
— Oui, c’est vrai. Alors, on va dire que j’ai tous les âges.
— Ah bon.
— Oui.
(Un temps)
— Vous savez, nous vous avons écoutée très attentivement hier soir, au théâtre.
— Oui.
— Mais il y a quelque chose qui nous chagrine.
— Ah.
— Oui, parce qu’au fond, qu’est-ce qui vous permet de dire que nous sommes comme ceci ou comme cela ? Sur quoi vous fondez-vous pour avancer que nous avons telle ou telle tendance, tels potentiels ? Comment pouvez-vous en juger ?
(Un temps)
— Je vous préviens, c’est un débat qui ne mène nulle part.
— Dites toujours.
— Sur quoi je me fonde ?
— Oui.
— Mais sur rien.
— Sur rien ?!... Comment ça ! Je suis Lion et vous avez dit : les Lions sont très préoccupés par le fait de s’exprimer. Ce sont des créateurs. Ce Lion, ça vient d’où ?
— J’ai dit ça ?
— Parfaitement.
— Ah oui c’est étonnant. J’en apprends tous les jours sur ce que je dis. Voyez-vous, chaque fois, c’est la salle qui m’inspire.
(Un temps)
— Mais vous avez quand même dit ça.
— Et vous y croyez ?
— Mais oui. Enfin non. Je ne crois pas. Ça paraît plus que douteux.
— Vous y croyez ?
— Je ne pense pas, non.
— On vous a demandé d’y croire ?
— Non, personne. Mais on se demande, quand même.
— Alors votre question, si j’ai compris, ce ne serait pas plutôt : est-ce qu’il faut y croire ?
— Si vous voulez.
— Non, parce que dans ce cas, le problème est très différent monsieur. Parce qu’apparemment, il vous est nécessaire de croire en une vérité. Et en plus, il vous faut justifier cette croyance. Or moi, je fais de la poésie. Et depuis un bout de temps.
— De la poésie...
— Oui. Je m’amuse, pour le plaisir, à faire des poèmes sur la vie. A priori, voyez, c’est un jeu comme un autre. Assez drôle en vérité.
— Oui, enfin...
— Je vous assure. En plus de la poésie, il y a énormément d’humour dans l’astrologie. Il est vrai qu’on ne s’y attarde pas très souvent. C’est un peu dommage, mais que voulez-vous, ici, le sens des choses est une affaire très sérieuse. Il y va d’un enjeu si important que ça ne rigole pas du tout. C’est même tout à fait l’angoisse. Vous voyez l’ampleur du malentendu.
— Attendez, l’astrologie est un outil. C’est une technique. Il y a des calculs, une méthode, des symboles, des définitions, des théories. C’est très précis. Et vous nous dites que c’est de la poésie !
— Mais depuis quand la théorie et la technique s’opposent-elles à la poésie ? La science elle-même, depuis des siècles, ne fait que transformer en concepts et techniques la poésie humaine du moment. Vous le savez aussi bien que moi. Et c’est exactement ce que fait l’astrologie : elle exprime une poésie de la vie par le biais de théories et de symboles. Sauf qu’elle s’en cache moins.
— Je ne suis pas très convaincu.
— Je vais vous dire ce que je crois. C’est l’idée de ce qu’est le réel, le vrai, ou le juste qui vous barre la route. Vous vous laissez impressionner par votre culture. Ça n’existe pas, un outil juste. Il n’est toujours juste que d’un certain point de vue. La vérité, la justesse absolue, ce sont des fantasmes d’ici, fondés sur une angoisse existentielle. S’il y a une chose éventuellement, qui pourrait être entièrement « juste », c’est l’instant. L’instant dans sa totalité, et pas seulement ce qu’on en dit, ce qu’on en pense. Aujourd’hui, après tous ces progrès dans la connaissance, même en physique on est sur le point de conclure que plus un outil réussit à laisser entrer ce qui a lieu dans toutes les dimensions de l’instant, plus il a des chances d’être juste.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Simplement au fait que ce qui vous dérange, c’est peut-être que l’astrologie est très habituée à l’instant. Elle prend facilement sa forme. Ses symboles, ou ses outils si vous préférez, sont précisément conçus pour cela : saisir l’instant. Les outils eux-mêmes, en un sens, ne révèlent rien. Ce sont simplement des véhicules plus ou moins bien conçus. Vous verrez que la plupart des astrologues, face à un thème, ne sont pas à même d’expliquer entièrement pourquoi ils choisissent tel chemin d’analyse plutôt que tel autre. Ce n’est pas parce qu’ils manquent de précision. C’est simplement parce qu’ils utilisent des outils qui, précisément, sont faits pour les emmener dans le courant de ce qui est, et non pas dans des systématiques qui ne s’appliquent à rien en particulier.
— Oui, mais il reste qu’en attendant, si avec votre poésie vous êtes à côté de la réalité, il y a des gens qui peuvent être convaincus par ce que vous leur dites, et croire à des chimères.
— Mais la science prend le même risque, monsieur. Sans cela, on n’avancerait pas. Et puis, vous prenez les gens pour des enfants, je crois. En plus, vous savez, la vie d’un individu a un rapport assez intime avec son inconscient. Si vous croyez que vous pouvez modifier un inconscient avec ce que vous en dites, je vous souhaite bonne chance.
— Oui, mais ce n’est jamais bon de porter des gens à croire à des idioties.
— À quoi est-ce qu’il faut croire ? Dites-moi, je vous écoute.
— Mais je ne sais pas, moi. À rien en particulier. C’est vous qui avez des certitudes, pas moi.
— Moi des certitudes ? Il doit y avoir erreur sur la personne. Voilà six siècles que je m’amuse à chercher et à faire de la poésie universelle, et on me dit que j’ai des certitudes. C’est quand même paradoxal. Tout le monde ici a besoin de croire, et tout le monde a peur de croire. Vous estimez peut-être que les sciences actuelles ne croient en rien.
— Non, bien sûr. Mais elles sont méthodiques.
— Oui, elles ont une méthode. Vous pensez qu’il n’y a qu’une méthode ?
— Non, bien sûr.
— Bon, eh bien moi j’en utilise une autre.
— Oui, c’est possible, admettons. Mais à ce moment-là, on n’a qu’à dire n’importe quoi méthodiquement, et dire que c’est vrai.
— Pourquoi n’importe quoi ? Dites ce que vous sentez, ce n’est jamais n’importe quoi.
— Mais il n’y a pas de limites à cela.
— Pourquoi voulez-vous une limite ?
— On doit bien être sûr de quelque chose !
— Pourquoi voulez-vous être sûr ?
— Mais sinon c’est effrayant.
— C’est bien ce que je vous disais. C’est angoissant l’explication des choses ici.
— On est d’accord. Mais tout de même, vous n’êtes pas sérieuse.
— Vous oui, moi non. Pas le moins du monde.
Vous me demandiez sur quoi je me fonde, eh bien voyez, c’est ça : la poésie. Sans chercher forcément à atterrir sur une vérité. Juste un jeu pour soulager la conscience. Et puis, d’ailleurs, est-ce que vous croyez en la poésie ?
— La poésie n’est pas une croyance. C’est lisible sans risques.
— Sans risques ? Vous n’avez jamais été profondément marqué par un poème ?
— Si, quand même.
— Bon alors voyez. Et ne me dites pas que la poésie ne parle pas de la vie, je ne vous croirais pas. Pourtant, on ne va pas la surprendre au lever du lit la poésie. On la connaît.
— Oui.
— Eh bien l’astrologie c’est pareil. Si vous en faites une chose trop sérieuse, vous aboutissez à des aberrations. Si vous l’écoutez comme un poème, elle est capable, à mon sens, de vous inspirer profondément. Même, de vous donner un fort sentiment de lien avec le mouvement environnant. Mais je le répète : c’est une poésie. Si je vous cite un vers bien connu : « Les sanglots longs des violons de l’automne », vous n’allez pas me demander s’il est vrai que l’automne a des violons, et si ces violons ont vraiment des sanglots.
— Non, évidemment.
— Bon, alors pourquoi ne faites-vous pas de même avec l’astrologie ? Ne vous dites pas : « Je suis Lion, donc je suis un créateur, c’est sûr ». Vous n’êtes pas plus Lion que moi curé. Dites-vous plutôt, je ne suis pas Lion, mais si je me regarde sous cet angle, est-ce que ça me parle ? Oui. Non. Quand un ami vous parle de vous, c’est pareil. Seulement là, parce que ça se passe au-dessus de votre tête, vous voulez croire. C’est dommage.
— Dommage ?
— C’est dommage parce que je vous assure que prise comme je vous dis, c’est une poésie qui fait méditer sur des choses étonnantes. Sur la Terre, qui est inclinée exactement comme le cœur, par exemple. Sur les électrons autour d’un atome, qui semblent vouloir reconstituer à petite échelle notre système solaire. Ou encore sur le fait que, tout de même, la facilité que l’on a à se représenter les mouvements intérieurs des gens par ceux de la nature, ceux des étoiles ou de toute autre chose est déconcertante. C’est à croire que quelqu’un l’a fait exprès. À croire que, pour être aussi interchangeables, ces réalités ne sont que les versants de la même réalité.
Donc parfois, c’est à croire que..., mais n’en faites rien. Vous voulez une bière ?
— Merci, non. Cette discussion ne mène nulle part.
— Je vous l’avais dit.